
Le tableau de ventilation des dépenses fiscales par objectif révèle un arbitrage peu commenté : entre 2025 et 2026, sept objectifs ont vu leur enveloppe reculer, pour un total de -1 774 millions de dirhams. L’enseignement en absorbe 83 % à lui seul (-1 472 Mdh, -57,4 %), devant le logement (-181 Mdh, -3,8 %) et la santé (-65 Mdh, -27,2 %). Ces baisses n’ont pas réduit l’enveloppe globale, qui progresse de 13,7 % : elles ont été redéployées vers l’investissement (+3 137 Mdh) et le pouvoir d’achat (+1 847 Mdh). Une réorientation stratégique qui pose la question de la cohérence entre discours et traduction budgétaire.
Analyse point par point des baisses de dépenses fiscales (2025 → 2026)
Point 1 — Encourager l’enseignement : la baisse la plus lourde
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Montant 2025 | 2 563 Mdh |
| Montant 2026 | 1 091 Mdh |
| Variation | -1 472 Mdh |
| Variation en % | -57,4 % |
| Part 2025 → 2026 | 7,7 % → 2,9 % (-4,8 pts) |
| Mesures recensées | 10 → 10 (inchangé) |
| Poids dans la baisse totale | 83,0 % |
Il s’agit de la baisse la plus importante en valeur absolue, en pourcentage et en points de part. Le nombre de mesures reste identique (10 → 10) : la baisse ne provient donc pas d’une suppression de dispositifs, mais d’un amoindrissement des avantages fiscaux accordés. À elle seule, cette ligne explique plus de quatre cinquièmes de la baisse cumulée. Alors que l’éducation est présentée comme une priorité nationale, l’effort fiscal qui lui est consacré est divisé par plus de deux en un an. Un décalage entre discours et traduction budgétaire qui mérite d’être explicité.
Point 2 — Faciliter l’accès au logement : un recul modéré mais symbolique
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Montant 2025 | 4 718 Mdh |
| Montant 2026 | 4 537 Mdh |
| Variation | -181 Mdh |
| Variation en % | -3,8 % |
| Part 2025 → 2026 | 14,1 % → 11,9 % (-2,2 pts) |
| Mesures recensées | 34 → 35 (+1) |
| Poids dans la baisse totale | 10,2 % |
Analyse :Baisse modérée en pourcentage (-3,8 %), mais significative en valeur (-181 Mdh) et en structure (-2,2 pts de part). Fait notable : le nombre de mesures augmente (34 → 35) alors que le montant diminue. Cela suggère soit un rééquilibrage interne (certaines niches réduites, d’autres créées), soit un effet de plafonnement des dispositifs existants. Lecture : dans un contexte de tension sur le marché immobilier, ce recul relatif peut être politiquement sensible. Le logement reste toutefois le quatrième poste de dépenses fiscales en 2026 (11,9 %).
Point 3 — Alléger le coût de la santé : un recul disproportionné
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Montant 2025 | 239 Mdh |
| Montant 2026 | 174 Mdh |
| Variation | -65 Mdh |
| Variation en % | -27,2 % |
| Part 2025 → 2026 | 0,7 % → 0,5 % (-0,2 pt) |
| Mesures recensées | 10 → 10 (inchangé) |
| Poids dans la baisse totale | 3,7 % |
En valeur absolue, la baisse est faible (-65 Mdh). Mais en pourcentage, elle est la deuxième plus forte (-27,2 %), juste derrière l’enseignement. Le nombre de mesures reste stable (10 → 10) : la baisse traduit donc un amoindrissement des avantages, non une suppression. La santé ne représente déjà qu’une part marginale des dépenses fiscales (0,5 % en 2026). Son recul de plus d’un quart en un an interroge sur la priorité réelle accordée à l’allègement des coûts de santé, alors que les dépenses de santé des ménages restent élevées.
Point 4 — Encourager les exportations : un signal de tassement
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Montant 2025 | 388 Mdh |
| Montant 2026 | 358 Mdh |
| Variation | -30 Mdh |
| Variation en % | -7,7 % |
| Part 2025 → 2026 | 1,2 % → 0,9 % (-0,3 pt) |
| Mesures recensées | 5 → 5 (inchangé) |
| Poids dans la baisse totale | 1,7 % |
Analyse :Baisse modérée en valeur (-30 Mdh) et en pourcentage (-7,7 %). Le nombre de mesures reste stable (5 → 5). Lecture : dans un contexte de stratégie affichée de promotion des exportations, ce recul — même limité — envoie un signal de tassement. La part des exportations dans les dépenses fiscales reste toutefois très faible (0,9 %), ce qui limite la portée du mouvement.
Point 5 — Réduire le coût des facteurs de production : une quasi-stabilité en trompe-l’œil
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Montant 2025 | 1 669 Mdh |
| Montant 2026 | 1 649 Mdh |
| Variation | -20 Mdh |
| Variation en % | -1,2 % |
| Part 2025 → 2026 | 5,0 % → 4,3 % (-0,7 pt) |
| Mesures recensées | 11 → 11 (inchangé) |
| Poids dans la baisse totale | 1,1 % |
La baisse est quasi nulle en valeur (-20 Mdh, soit -1,2 %). En revanche, la part recule de 0,7 point (5,0 % → 4,3 %), ce qui traduit un effet mécanique : l’enveloppe totale ayant progressé de 13,7 %, une stabilité en valeur se traduit par une baisse relative Cette quasi-stabilité contraste avec la flambée des coûts de l’énergie et des intrants. On peut y voir un non-ajustement à la conjoncture, voire une occasion manquée de soutenir la compétitivité des entreprises.
En 2026, les incitations à vocation économique représentent la part la plus importante des dépenses fiscales, avec 51,1% du total. Elles sont suivies des incitations à vocation sociale, qui concentrent 47,8% des dépenses fiscales. Les incitations à vocation culturelle, quant à elles, ne représentent que 1,2% de l’ensemble des dépenses fiscales.
Point 6 — Promouvoir la culture et les loisirs : une baisse marginale
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Montant 2025 | 314 Mdh |
| Montant 2026 | 309 Mdh |
| Variation | -5 Mdh |
| Variation en % | -1,6 % |
| Part 2025 → 2026 | 0,9 % → 0,8 % (-0,1 pt) |
| Mesures recensées | 13 → 15 (+2) |
| Poids dans la baisse totale | 0,3 % |
Analyse :Baisse marginale en valeur (-5 Mdh) et en pourcentage (-1,6 %). Fait notable : le nombre de mesures augmente (13 → 15), alors que le montant diminue légèrement. Cela suggère l’ajout de petits dispositifs sans effet significatif sur l’enveloppe globale. Lecture : mouvement technique, sans portée stratégique réelle. La culture reste un poste marginal (0,8 % du total).
Synthèse transversale point par point
| Point | Objectif | Baisse (Mdh) | Baisse (%) | Poids dans la baisse | Nature |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Enseignement | -1 472 | -57,4 % | 83,0 % | Structurelle |
| 2 | Logement | -181 | -3,8 % | 10,2 % | Modérée |
| 3 | Santé | -65 | -27,2 % | 3,7 % | Disproportionnée |
| 4 | Exportations | -30 | -7,7 % | 1,7 % | Signal de tassement |
| 5 | Facteurs de production | -20 | -1,2 % | 1,1 % | Quasi-stabilité |
| 6 | Culture et loisirs | -5 | -1,6 % | 0,3 % | Marginale |
| 7 | Charges de l’État | -1 | -1,5 % | 0,1 % | Symbolique |
| Total | — | -1 774 | -17,8 % | 100 % | — |
Conclusions de l’analyse point par point
- Une baisse à deux vitesses : une chute massive sur l’enseignement (-1 472 Mdh) et, dans une moindre mesure, sur le logement (-181 Mdh) ; le reste est marginal.
- Un redéploiement, pas une économie : les -1 774 Mdh de baisses sont absorbés par les +6 363 Mdh de hausses (investissement et pouvoir d’achat). L’enveloppe globale augmente de 13,7 %.
- Des effets de périmètre à surveiller : dans plusieurs cas (logement, culture), le nombre de mesures augmente alors que le montant diminue — signe de rééquilibrages internes plus que de désengagement.
- Un décalage entre priorités affichées et traduction fiscale : l’enseignement (-57,4 %) et la santé (-27,2 %) reculent fortement, alors qu’ils figurent parmi les priorités déclarées de l’État.
- Une lisibilité perfectible : la part des « Autres objectifs » reste élevée (12,3 % en 2026), et la couverture de l’évaluation demeure partielle (241 mesures évaluées sur 283).
Choix assumé ou angle mort ?
Les chiffres 2026 révèlent une réorientation nette : l’investissement et le pouvoir d’achat absorbent l’essentiel de la hausse, tandis que l’enseignement s’effondre de 57 %. Une politique assumée, mais dont la lisibilité et l’efficacité restent à démontrer.
Le tableau de ventilation des dépenses fiscales par objectif, publié pour les exercices 2025 et 2026, raconte une histoire que le gouvernement n’a pas encore explicitée. En un an, l’enveloppe totale passe de 33,4 à 38 milliards de dirhams, soit une hausse de 13,7 %. Mais derrière cette progression globale se cache un arbitrage autrement plus politique : le soutien à l’investissement double presque, passant de 3,2 à 6,3 milliards de dirhams (+98,4 %), et le pouvoir d’achat gagne 1,8 milliard. Dans le même temps, l’enseignement perd 1,5 milliard, soit une chute de 57,4 %.
L’investissement, nouveau totem
C’est le mouvement le plus spectaculaire. Avec 6,3 milliards de dirhams en 2026 contre 3,2 milliards en 2025, l’objectif « Encourager l’investissement » devient le troisième poste de dépenses fiscales, avec 16,6 % du total contre 9,5 % un an plus tôt. À lui seul, il explique plus de deux tiers de la hausse globale de l’enveloppe. Une orientation qui tranche avec la stabilité relative des années précédentes et qui interroge : s’agit-il d’un choix assumé de relance par l’offre, ou d’un effet mécanique lié à l’élargissement du périmètre des mesures recensées, passé de 30 à 31 ?
Le soutien au pouvoir d’achat, lui, confirme son statut de première priorité : 8,3 milliards de dirhams en 2026, soit 21,7 % du total. Mais sa progression (+28,8 %) reste inférieure à celle de l’investissement, signe d’un glissement progressif des priorités.
L’enseignement, grande victime
La comparaison est cruelle. En 2025, l’enseignement captait 2,6 milliards de dirhams, soit 7,7 % des dépenses fiscales. En 2026, il ne pèse plus que 1,1 milliard, soit 2,9 %. Une chute de 1,5 milliard en valeur absolue, alors même que le nombre de mesures recensées reste identique (10). Autrement dit, à périmètre constant, l’effort fiscal en faveur de l’école a été divisé par plus de deux.
Ce recul intervient dans un contexte où l’éducation figure parmi les priorités affichées de l’État. Le décalage entre le discours et la traduction budgétaire mérite d’être souligné. S’agit-il d’un transfert vers d’autres canaux de financement, d’une rationalisation des niches fiscales, ou d’un désengagement assumé ? Le document ne le dit pas.
Le logement recule, l’agriculture résiste
Autre mouvement notable : l’accès au logement, longtemps deuxième priorité, recule de 4,7 à 4,5 milliards de dirhams (-3,8 %), sa part passant de 14,1 % à 11,9 %. Un tassement modéré, mais qui contraste avec l’ambition affichée en matière d’habitat.
Le secteur agricole, lui, progresse légèrement (1,9 → 2,2 milliards, +17,5 %), confirmant la place stratégique de l’agriculture dans un pays soumis à une sécheresse structurelle. La réduction du coût des facteurs de production, en revanche, stagne (1,7 milliard), alors que la flambée des prix de l’énergie et des intrants aurait pu justifier un effort accru.
Les angles morts du tableau
Ce document, aussi précieux soit-il, comporte plusieurs limites qui fragilisent toute lecture définitive.
D’abord, la couverture de l’évaluation reste partielle : 241 mesures évaluées sur 283 recensées en 2026, soit 85,2 %. Autrement dit, près de 15 % des dispositifs échappent à toute évaluation chiffrée. Difficile, dans ces conditions, de parler d’une politique pleinement pilotée.
Ensuite, la catégorie « Autres objectifs » pèse encore 4,7 milliards de dirhams, soit 12,3 % du total. Un fourre-tout qui nuit à la lisibilité et empêche toute appréciation fine de la structure des dépenses.
Une politique à réévaluer
La réorientation 2026 est réelle : le Maroc mise davantage sur l’investissement et le pouvoir d’achat, moins sur l’enseignement et le logement. Ce choix peut se défendre dans une logique de relance. Mais il pose deux questions.
La première est celle de la cohérence avec les priorités déclarées. Comment justifier une division par deux de l’effort fiscal pour l’école quand l’éducation est présentée comme un chantier prioritaire ?
La seconde est celle de l’efficacité. Les dépenses fiscales ne sont pas des dépenses budgétaires comme les autres : elles opèrent par renoncement de recettes, sans contrôle direct sur leur usage. Leur évaluation, déjà incomplète, devrait être une exigence démocratique. Or, en l’état, le tableau fournit des montants, pas des résultats.
Le gouvernement a changé ses priorités. Il lui reste à démontrer que ce changement produit les effets escomptés — et à assumer, publiquement, les arbitrages qu’il implique.



