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Les chiffres chocs sur le marché du travail marocain

Selon les déclarations du Chef du gouvernement Aziz Akhannouch en avril 2026, l’économie marocaine a créé environ 850 000 emplois dans les secteurs non agricoles entre 2021 et 2025.

Le chiffre de 850 000 est un outil de communication politique pour masquer une détérioration plus profonde de la qualité et de l’efficacité de l’emploi, et appelle une lecture rigoureuse, confrontant le discours politique à la réalité des chiffres (2021 -2025)  du Haut-Commissariat au Plan.

Le décrochage du Taux d’Emploi (-4,8 %)

C’est l’indicateur le plus inquiétant. Si l’économie avait réellement créé un dynamisme suffisant, le taux d’emploi ne serait pas en chute libre. Contradiction : Un gouvernement qui affiche un record de créations d’emplois ne devrait pas voir son taux d’emploi passer de 39,7 % à 37,8 %. Le taux d’emploi mesure la capacité de l’économie à utiliser ses ressources humaines. Sa baisse signifie qu’une proportion de plus en plus faible de la population en âge de travailler participe réellement à la production de richesse. Le Maroc s’éloigne de l’objectif de plein emploi. Ce recul prouve que même si des emplois sont créés, le rythme de création reste largement inférieur à la croissance de la population en âge de travailler. Le « stock » de personnes hors du marché du travail s’agrandit malgré les annonces.

L’illusion du chiffre sectoriel vs le solde global

La population occupée totale n’a crû que de 95 000 personnes entre 2021 et 2025. Le passage de 10,77 millions à 10,86 millions d’actifs occupés montre une économie qui crée de l’emploi, mais à un rythme trop lent. L’écart entre les « 850 000 créations non agricoles » et les « 95 000 créations nettes totales » révèle une hémorragie massive d’emplois que l’économie nationale peine, en réalité, à compenser totalement. Ce volume est insuffisant pour absorber les flux massifs de nouveaux arrivants sur le marché du travail. On crée des postes, mais pas assez pour compenser la pression démographique.

Population au chômage (+113 000) : L’engorgement

En passant de 1,50 million à 1,62 million, le nombre de chômeurs progresse plus vite que celui des actifs occupés (+95 000).  Pour chaque nouvel emploi créé, le marché génère statistiquement plus d’un nouveau chômeur. C’est le signe d’un moteur de croissance qui tourne à bas régime et qui laisse une part croissante de la jeunesse sur la touche.

Travailleurs occasionnels (+17,1 %) : La précarité s’installe

La déclaration gouvernementale se focalise sur la quantité, mais omet la qualité des postes créés. Passer de 10,5 % à 12,3 % de travailleurs saisonniers ou occasionnels montre une dégradation contractuelle. L’emploi devient « jetable ». Les entreprises privilégient la flexibilité maximale au détriment de la stabilité. Cette montée en puissance de l’intérim et du saisonnier fragilise la consommation des ménages à long terme. Cette tendance peut refléter : la fragilité de certains secteurs, la dépendance aux activités saisonnières, ou encore la prudence des entreprises face aux perspectives économiques.

Sous-emploi (+17,2 %) : Le travail « faute de mieux »

Le taux grimpe de 9,3 % à 10,9 %.  Le sous-emploi est la face cachée de la précarité. Il concerne ceux qui travaillent moins qu’ils ne le souhaitent ou dont le revenu est insuffisant. Plus d’un actif sur dix subit son temps de travail, ce qui pèse directement sur le pouvoir d’achat global. L’augmentation du sous-emploi traduit une montée des situations de travail insuffisant : horaires réduits subis, emplois peu productifs, revenus insuffisants, activités précaires ou intermittentes. Autrement dit, une partie croissante des actifs travaille, mais dans des conditions économiques fragiles.

Affiliation syndicale (-31,9 %)

Le taux d’affiliation syndicale  des salariés chute de 4,7 % à 3,2 %, soit une baisse d’environ un tiers en quatre ans. Avec moins de 4 % de salariés syndiqués, la capacité de négociation collective s’efface. Cela laisse les travailleurs isolés face aux mutations brutales du marché et complique la tâche de l’État pour instaurer des réformes sociales consensuelles. Cette évolution peut indiquer : une fragmentation du marché du travail, la progression des emplois informels ou temporaires, une moindre capacité de négociation collective, et une individualisation croissante des relations de travail.

Une base entrepreneuriale atrophiée (-23 %)

Un dynamisme économique sain repose sur une augmentation du nombre de recruteurs. Ici, on annonce des créations d’emplois alors que la base de ceux qui créent ces emplois (les employeurs) s’atrophie de 23 %. Entre 2021 et 2025, la part des employeurs dans la population active occupée  est tombée  de 2,2 % à 1,7 %, reflétant un signal d’un essoufflement de la vocation entrepreneuriale.  

 La baisse des employeurs (-0,5 point), bien que légère en apparence, représente une réduction de près de 23 % de leur part initiale. Même si cette catégorie reste minoritaire, son recul traduit un affaiblissement du noyau des acteurs capables de créer directement de nouveaux postes de travail. La diminution de la proportion d’employeurs peut révéler un ralentissement des créations d’entreprises ainsi qu’une accentuation   des défaillances, étant donné que la crise élimine d’abord les employeurs les plus fragiles.  

Des contraintes structurelles persistantes : fiscalité jugée lourde, charges sociales, complexité administrative, difficultés d’accès au crédit et hausse des coûts de production peuvent limiter la capacité des petites et moyennes entreprises à recruter ou même à survivre. Dans ce contexte, plusieurs structures restent volontairement à très petite taille afin d’éviter des coûts supplémentaires liés à l’embauche Leur disparition pousse ces anciens patrons vers le statut de salarié, inversant ainsi leur rôle social. L’explosion du salariat (+9,2 points sur la même période) agit comme un aimant qui vide les rangs de l’entrepreneuriat.

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Au final, ce chiffre de 850 000 emplois évoqué par Akhannouch  ne signifie donc pas nécessairement une amélioration qualitative de l’emploi. Une partie de cette salarisation semble davantage liée à une adaptation contrainte des actifs face aux difficultés économiques qu’à une véritable montée en gamme du marché du travail. Le véritable indicateur à surveiller n’est pas le volume brut annoncé, mais la capacité du marché à stabiliser les actifs et à encourager la création d’entreprises employeuses.

Indicateur20212025Évolution (%)
Population occupée (milliers)10.77210.867+0,9 %
Population active au chômage (milliers)1.5081.621+7,5 %
Taux d’emploi (%)39,737,8−4,8 %
Taux de sous-emploi (%)9,310,9+17,2 %
Taux d’affiliation syndicale (%)4,73,2−31,9 %
Part des travailleurs occasionnels/saisonniers (%)10,512,3+17,1 %

Source: HCP

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