
Depuis cette année, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est passée résolument d’une vision à un impératif économique, son succès étant de plus en plus mesuré à sa capacité à mobiliser des capitaux à grande échelle à travers le continent.
Malgré une croissance soutenue du PIB dans plusieurs régions, les investissements directs étrangers intra-africains restent obstinément faibles au regard du potentiel du continent. Les obstacles ne sont pas spectaculaires, mais structurels, enracinés dans la fragmentation juridique, les incohérences techniques et les contraintes liées aux devises.
Tant que ces problèmes de fond ne seront pas résolus, les capitaux africains continueront de chercher des rendements à l’étranger au lieu de soutenir la croissance, l’intégration et le développement industriel au sein du continent, limitant ainsi la promesse transformatrice de la ZLECAf.
En 2025, l’Afrique du Sud a enregistré de solides performances à l’export, les pays africains représentant une part significative de son marché d’exportation. Cela renforce l’avantage stratégique consistant à privilégier les marchés africains plutôt que les destinations traditionnelles.
Les données empiriques confirment systématiquement cet écart. Des études de la Banque africaine de développement et de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) montrent que, bien que les IDE intra-africains soient plus intensifs en emploi et plus résilients que les flux extra-continentaux, ils sont freinés par la fragmentation des règles, des marchés et de leur application.
Selon le dernier Rapport sur l’intégration africaine 2025, l’intégration régionale en Afrique reste modérée et inégale. Des progrès sont visibles dans les cadres institutionnels, mais des lacunes persistent dans la mise en œuvre des protocoles relatifs au commerce, aux infrastructures et à la mobilité des capitaux. Cette analyse globale montre le chemin parcouru, mais aussi l’ampleur des alignements encore nécessaires pour parvenir à des marchés véritablement intégrés.
Dans ce contexte, la ZLECAf peut jouer un rôle de stabilisateur clé. En renforçant et en maximisant les chaînes de valeur régionales et continentales, l’Afrique peut réduire sa dépendance à des fournisseurs externes vulnérables pour des biens critiques tels que les engrais et les machines, transformant les perturbations extérieures en opportunités d’autosuffisance accrue.
Fatigue réglementaire et coût de la fragmentation
L’un des obstacles les plus sous-estimés à l’investissement intra-africain est la complexité de la navigation entre de multiples régimes d’investissement souvent incohérents.
Les entreprises africaines qui s’étendent à l’échelle régionale font face à un patchwork de codes d’investissement, de plafonds sectoriels, de seuils de licences et de délais d’approbation qui varient fortement d’un pays à l’autre. Résultat : une fatigue réglementaire, se traduisant non seulement par des coûts juridiques plus élevés, mais aussi par des retards dans la conclusion des opérations et un risque réglementaire accru.
Des recherches récentes montrent que de nombreux investisseurs intra-africains sont des champions régionaux de taille intermédiaire plutôt que des multinationales mondiales. Contrairement à ces dernières, ils ne disposent pas toujours des capacités financières ou des équipes juridiques internes nécessaires pour absorber une incertitude réglementaire prolongée. Ce qui constitue une friction gérable pour un fonds international devient un véritable frein pour le capital africain.
Les lacunes en matière d’infrastructures demeurent également un défi majeur, notamment le manque de routes, de chemins de fer, d’aéroports et d’interconnexions entre pays africains, ce qui limite les échanges sur le continent.
Des capitaux piégés par les règles de change
Même lorsque l’accès juridique est obtenu, la mobilité des capitaux reste contrainte. Les contrôles de change restrictifs, les règles opaques de rapatriement des fonds et les systèmes de paiement transfrontaliers insuffisamment développés continuent de bloquer les capitaux à l’intérieur des frontières nationales.
La Banque africaine d’import-export (Afreximbank) souligne régulièrement que la convertibilité des devises et les risques de règlement figurent parmi les principaux freins à l’investissement intra-africain, notamment dans des secteurs comme l’énergie, les infrastructures et la fintech, où les modèles économiques reposent sur des flux de trésorerie prévisibles.
Il convient toutefois de reconnaître le rôle des communautés économiques régionales — telles que la SADC, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) et la CEDEAO — qui agissent comme moteurs de l’IDE intra-africain en réduisant la fragmentation des marchés et en harmonisant les cadres réglementaires. Bien que les progrès restent insuffisants, leurs efforts contribuent progressivement à une croissance continentale auto-entretenue.
Le paradoxe est évident : l’Afrique a réalisé des avancées significatives en matière de libéralisation commerciale, mais les capitaux d’investissement circulent encore difficilement. Dans la pratique, les investisseurs sont confrontés à des retards d’approbation pour le rapatriement des dividendes, à des incertitudes concernant les structures d’emprunt offshore et à un traitement incohérent des prêts d’actionnaires.
Ces frictions augmentent le coût du capital et affectent de manière disproportionnée les investissements portés par des acteurs africains, qui dépendent davantage de financements régionaux que de financements en devises fortes. Cette situation est aggravée par le contexte mondial actuel, marqué par la hausse des coûts d’emprunt et la dépréciation des monnaies, qui réduisent la capacité de financement des États et des investisseurs privés.
Quand la protection devient opacité
Les règles de contenu local et les contrôles de sécurité nationale jouent un rôle légitime dans la protection des intérêts stratégiques. Toutefois, dans de nombreux pays, elles sont appliquées avec peu de transparence et une large marge d’interprétation administrative. Pour les investisseurs régionaux, le problème n’est pas leur existence, mais leur imprévisibilité.
Des recherches sur les défis juridiques de la ZLECAf montrent que les mesures non tarifaires affectent près de 30 % des produits échangés sur le continent, avec un impact particulièrement élevé dans l’énergie, l’agriculture et l’industrie manufacturière. Lorsque les autorisations d’investissement reposent sur des critères flous ou non publiés, les investisseurs sont confrontés à des risques difficiles à évaluer ou à assurer. Cette incertitude freine les investissements à long terme, précisément dans les secteurs que la ZLECAf cherche à développer.
Les impératifs juridiques pour 2026 et au-delà
La prochaine phase de la ZLECAf exige un passage décisif de la protection à la facilitation, d’autant plus urgent dans un contexte international dégradé. Alors que les sources traditionnelles d’IDE se contractent, l’Afrique ne peut se permettre de laisser ses propres capitaux immobilisés par des désalignements juridiques.
Premièrement, les États africains doivent accélérer la transition des traités bilatéraux d’investissement fragmentés vers le Protocole d’investissement de la ZLECAf. Un cadre continental unifié permettrait de réduire les duplications, d’harmoniser les normes et d’envoyer un signal fort sur la volonté de mobiliser les capitaux africains.
Deuxièmement, les mécanismes de règlement des différends doivent évoluer. L’arbitrage international a sa place, mais il est coûteux, lent et souvent déconnecté des réalités régionales. Le renforcement des centres d’arbitrage régionaux et des tribunaux commerciaux dans des hubs comme l’Afrique du Sud, le Kenya et le Maroc permettrait de réduire les coûts et d’améliorer la confiance des investisseurs.
Troisièmement, la conception des régulations doit rattraper les ambitions politiques. Les guichets uniques d’investissement, appuyés par des délais contraignants et des procédures numériques, ne sont plus optionnels : ils sont essentiels pour libérer les investissements dans des secteurs stratégiques comme les énergies renouvelables, les infrastructures de paiement et les services financiers.
Enfin, la résilience des chaînes de valeur intra-africaines doit être intégrée dans les stratégies d’investissement. Dans un contexte de perturbation des chaînes mondiales et de resserrement du financement externe, la capacité à produire localement des biens essentiels devient une nécessité stratégique.
Pour les cabinets juridiques, ce nouvel environnement impose une adaptation des stratégies. L’avenir ne réside plus dans une conformité réactive, mais dans une structuration proactive anticipant la convergence réglementaire, les risques de change et les mécanismes de règlement des différends.
L’IDE intra-africain n’est pas freiné par un manque d’opportunités, mais par des désalignements juridiques et une inertie structurelle. En alignant ces cadres avec la réalité de marchés intégrés, l’Afrique pourra enfin libérer le volume d’investissement nécessaire à une transformation économique durable.
Par Andrea McKaiser-Walbrugh associée principale au sein du cabinet d’avocats CMS



