
Seule une faible part des start-up quitte réellement l’Europe, mais il s’agit souvent des entreprises les plus prometteuses du continent.
L’exode des entreprises technologiques européennes est plus nuancé que ne le laisse entendre l’idée généralement admise. La plupart des start-up qui déplacent leur siège social conservent leurs activités dans leur pays d’origine, un phénomène particulièrement marqué parmi les entreprises à un stade avancé de développement.
Entre 2000 et 2021, environ 3,3 % des start-up européennes financées par le capital-risque ont transféré leur siège social hors de leur pays d’origine, selon un rapport du Centre commun de recherche (JRC) de la Commission européenne. Ce taux est nettement supérieur à celui observé chez les entreprises comparables non financées par le capital-risque (0,3 %). Environ trois quarts de ces relocalisations ont eu pour destination les États-Unis.
Les taux de relocalisation varient également fortement selon les pays. La Roumanie (14,9 %) et la Bulgarie (8,8 %) affichent des taux bien plus élevés que la France, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, où environ 2 % seulement des start-up ont déplacé leur siège.
« L’écrasante majorité des entreprises européennes restent et se développent en Europe », explique un porte-parole de la Commission européenne à fDi. Selon lui, l’écosystème technologique européen est confronté davantage à un défi de passage à l’échelle qu’à une véritable fuite des entreprises.
La quasi-totalité des sociétés concernées par une relocalisation (97 %) ont conservé des activités dans leur pays d’origine. Toutefois, près des trois quarts ont vu leur directeur général s’installer physiquement dans le nouveau pays d’accueil du siège social.
Les taux de relocalisation sont également plus élevés dans les secteurs peu intensifs en actifs, où les infrastructures coûteuses ne sont pas indispensables. C’est notamment le cas des services informatiques (4,5 %), contre seulement 1,9 % dans l’industrie manufacturière de haute technologie.
Les licornes davantage concernées
Le phénomène est cependant plus visible parmi les entreprises technologiques arrivées à maturité. Les données de Dealroom montrent que 12,8 % des 704 licornes technologiques européennes (valorisées ou revendues à plus d’un milliard de dollars depuis 1990) ont installé leur siège principal hors d’Europe.
La grande majorité (598 entreprises) a néanmoins conservé sa base principale en Europe, tandis qu’un nombre très limité (16) avait été fondé hors d’Europe avant d’y établir un siège régional.
Pour Warda Shaheen, associée générale du fonds de croissance Atlantic Vantage Point basé à Paris, l’exode technologique européen est « réel, mais exagéré » par rapport au récit dominant.
« La motivation est presque toujours liée au capital, et non aux talents ou à la réglementation », souligne-t-elle.
Selon l’indice Transatlantic Index 2026 d’AVP, 29 % des plus de 60 fondateurs européens interrogés au premier trimestre 2026 envisageaient activement de transférer leur siège social afin de faciliter leur accès au financement.
L’Europe exporte ses meilleures entreprises
Les entreprises technologiques européennes les plus performantes ont souvent cherché leur croissance financière à l’étranger.
La plateforme suédoise de streaming musical Spotify, l’éditeur roumain de logiciels UiPath et la fintech suédoise Klarna se sont toutes introduites à la Bourse de New York respectivement en 2018, 2021 et 2025.
Selon Judith Dada, associée générale du fonds de capital-risque Visionaries Club, la croissance économique plus faible de l’Europe, la rigidité de certains marchés du travail et le déficit relatif en capacités de calcul informatique placent le continent en position défavorable face aux États-Unis.
« Il est beaucoup plus difficile pour les fondateurs de vendre leurs produits à une entreprise moyenne en Europe qu’à une entreprise moyenne aux États-Unis », estime-t-elle.
D’après une étude réalisée par le fonds suédois de capital-investissement EQT et le cabinet McKinsey & Company, des entreprises technologiques valorisées à plus de 800 milliards de dollars ont quitté l’Europe entre 2014 et 2025 via des introductions en Bourse à l’étranger ou des acquisitions par des acheteurs non européens.
La valorisation cumulée de ces 62 entreprises européennes dépasse désormais 1 400 milliards de dollars.
« L’Europe passe depuis des décennies son temps à exporter ses meilleures idées, ses meilleures entreprises et ses meilleurs talents », déclare Victor Englesson, responsable des investissements technologiques de premier stade chez EQT.
Le poids croissant des capitaux américains
Même si la majorité des financements des start-up européennes provient encore d’investisseurs du continent, la part des capitaux américains atteint un niveau record.
Selon Dealroom, 37,2 % des investissements dans les start-up européennes en 2026 proviennent désormais des États-Unis.
Pour les tours de financement de plus de 100 millions de dollars destinés aux entreprises en phase d’expansion, cette proportion grimpe à 47 %.
Un effet parfois positif sur l’écosystème européen
Les capitaux étrangers ne sont pas systématiquement synonymes de fuite des talents.
Le laboratoire d’intelligence artificielle DeepMind, acquis par Google en 2014 tout en conservant sa base à Londres, a largement contribué à l’essor de l’écosystème de l’intelligence artificielle dans le quartier londonien de King’s Cross.
De nouveaux laboratoires d’IA ont récemment vu le jour en Europe dans des domaines émergents tels que l’intelligence incarnée (« embodied intelligence ») et les modèles du monde (« world models »), deux segments de la course mondiale à l’IA aujourd’hui dominée par les États-Unis et la Chine.
Parmi eux figurent Ineffable Intelligence, fondée à Londres par l’ancien chercheur de DeepMind David Silver, ainsi que Advanced Machine Intelligence, créée à Paris par l’ancien scientifique de Meta Yann LeCun.
Les initiatives pour retenir les champions technologiques
Plusieurs initiatives ont été lancées afin de répondre aux difficultés structurelles de l’Europe en matière de croissance technologique : accès au financement, fragmentation réglementaire et dépendance vis-à-vis des infrastructures technologiques américaines.
Un fonds Scaleup Europe de 5 milliards d’euros, piloté par EQT, a été lancé en juin pour financer les start-up européennes de deep tech.
Par ailleurs, le projet EU-Inc, qui vise à créer un statut juridique unique permettant aux start-up d’opérer dans les 27 États membres de l’Union européenne, devrait voir le jour au plus tard en 2028.
Enfin, plusieurs grands groupes technologiques européens cherchent également à soutenir les jeunes pousses du continent. Le fabricant néerlandais d’équipements pour semi-conducteurs ASML a ainsi investi 1,5 milliard de dollars dans la société française d’intelligence artificielle Mistral AI en septembre 2025.
En résumé
L’Europe ne fait pas face à une fuite massive de ses start-up. La majorité demeure implantée sur le continent. Toutefois, les entreprises les plus prometteuses et les plus avancées dans leur développement continuent de se tourner vers les États-Unis pour lever des fonds, se coter en Bourse ou accélérer leur croissance. Plus qu’un problème d’exode, l’enjeu européen est celui de la capacité à faire émerger et retenir ses futurs géants technologiques. fDi



