
L’abondance de gaz naturel aux États-Unis a permis à leur économie d’échapper à une grande partie des répercussions économiques du conflit avec l’Iran.
La guerre en Iran a déclenché la plus grande crise énergétique de l’histoire, du moins selon l’opinion communément admise. Un événement d’une ampleur historique, mais cette affirmation n’est que partiellement vraie, car le pétrole ne représente que la moitié de l’équation énergétique.
Grâce à la révolution du gaz de schiste et à un sous-sol géologique particulièrement riche, les consommateurs de gaz naturel américains et canadiens échappent aux répercussions économiques du conflit avec l’Iran. Pour les États-Unis, longtemps préoccupés par leur dépendance à l’égard des combustibles fossiles étrangers, cette situation constitue une abondance presque embarrassante.
Alors que les consommateurs européens et asiatiques paient désormais plus de 30 dollars par million de British Thermal Units (MMBtu), les acheteurs américains déboursent environ 3 dollars par MMBtu. La semaine dernière, les prix du gaz aux États-Unis ont brièvement atteint leur plus bas niveau depuis deux ans, à 2,5 dollars par MMBtu, en pleine crise énergétique. Au Canada, les coûts sont encore plus faibles, autour de 1,5 dollar par MMBtu.
L’écart de prix entre le gaz en Europe et en Asie, d’une part, et en Amérique du Nord, d’autre part, atteint désormais un rapport de 12 à 1, un niveau jamais enregistré auparavant. Ni lors du choc gazier de 2022, consécutif à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ni en 2011-2012, après l’accident nucléaire de Fukushima, qui avait contraint le Japon à recourir au gaz pour maintenir son approvisionnement électrique. En 2022, le Kremlin avait commencé à utiliser le gaz comme une arme contre l’Europe.
Téhéran ne dispose pas d’un instrument de pression comparable. C’est même l’inverse qui se produit : les États-Unis exportent des volumes records de gaz naturel liquéfié (GNL) et remportent des clients aux dépens des pays du Moyen-Orient affectés par la guerre, notamment le Qatar. La guerre est déclenchée par les États-Unis, mais, sur le marché du gaz naturel, ce sont l’Europe et l’Asie qui en paient le prix.
La situation était quelque peu différente en 2022. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les prix de référence du gaz américain avaient atteint près de 10 dollars par MMBtu. Les entreprises gazières américaines peinaient alors à répondre à l’explosion de la demande, intervenue juste après la pandémie de Covid-19, période durant laquelle elles avaient fortement réduit leurs activités de forage. Aujourd’hui, la production a rattrapé son retard et l’écart avec les autres marchés s’est considérablement creusé. Il pourrait encore s’élargir si le président américain Donald Trump intensifie la guerre contre l’Iran après les élections américaines de mi-mandat de cette semaine. Téhéran a déjà averti qu’il riposterait en attaquant des infrastructures énergétiques au Moyen-Orient.
L’Iran cherche à imposer à Donald Trump un coût économique insupportable en utilisant les marchés de l’énergie comme levier de pression. Il y est parvenu dans une certaine mesure sur les marchés de l’essence et du diesel, mais pas sur celui du gaz naturel. Ainsi, les ménages américains ne devraient pas connaître un hiver particulièrement difficile. Le gaz constitue le principal combustible utilisé pour le chauffage aux États-Unis. Environ 47 % des ménages y ont recours, tandis que 42 % utilisent l’électricité pour chauffer leur logement. Le fioul domestique, qui a récemment occupé le devant de la scène médiatique dans le nord-est des États-Unis en raison de la hausse des prix et de son influence sur une élection très disputée dans le Maine, ne concerne que 4 % des foyers.
Par ailleurs, comme les centrales électriques fonctionnant au gaz déterminent souvent les prix de l’électricité, un gaz bon marché se traduit également, toutes choses égales par ailleurs, par une facture d’électricité moins élevée.
Au-delà des enjeux géopolitiques, le prix du gaz naturel revêt une importance déterminante pour la compétitivité des entreprises mondiales, dans un marché énergétique de plus en plus déséquilibré. Les industries fortement consommatrices de gaz en Europe et en Asie sont confrontées à une concurrence tarifaire devenue presque impossible à soutenir.
Près de vingt ans après la révolution du gaz de schiste qui a transformé le paysage énergétique américain, il est facile de considérer cette énergie bon marché comme une évidence. Pourtant, avant 2007, le gaz naturel coûtait cher aux États-Unis.
Depuis cette période et jusqu’à l’année dernière, l’abondance de gaz a permis à l’économie américaine d’économiser jusqu’à 4 300 milliards de dollars, en comparaison avec les prix payés par les consommateurs européens et japonais, selon une étude de Lucas W. Davis, de l’Energy Institute de la Haas School of Business de l’Université de Californie à Berkeley. Dans cette étude publiée en mai, l’auteur écrit : « L’accès à un gaz naturel américain à bas prix s’est révélé particulièrement précieux lors des grandes crises d’approvisionnement. » Et pour cause !
Ce calcul ne prend même pas en compte les avantages dont bénéficient les consommateurs canadiens, ni les économies réalisées en 2026. Si les prix actuels se maintiennent jusqu’à la fin de l’année, les consommateurs américains profiteront d’une nouvelle manne financière. Selon mes estimations approximatives, les économies réalisées en 2026 pourraient atteindre au moins 400 milliards de dollars, par rapport à ce qu’aurait coûté le gaz aux États-Unis si la révolution du schiste n’avait jamais eu lieu.
Heureusement pour Donald Trump, cette révolution énergétique s’est produite bien avant son arrivée à la Maison-Blanche, sous plusieurs administrations successives. Pendant des années, les producteurs américains ont expérimenté différentes méthodes pour exploiter une nouvelle source de gaz : les formations de schiste.
Ce processus d’essais et d’erreurs a fini par porter ses fruits grâce à la combinaison du forage horizontal et de la fracturation hydraulique, ou fracking. Cette technique consiste à injecter sous haute pression de l’eau, du sable et des produits chimiques profondément dans le sous-sol afin de libérer les hydrocarbures piégés dans les roches de schiste, particulièrement difficiles à fracturer. Le résultat a été spectaculaire : au cours des vingt dernières années, la production américaine de gaz a plus que doublé.
Contrairement à la révolution du pétrole de schiste, dont les bénéfices en matière de prix se sont diffusés à l’échelle mondiale, l’abondance de gaz est restée essentiellement concentrée sur le marché nord-américain. La raison tient à la difficulté de transporter le gaz sur de longues distances, en raison de son volume considérable.
Pour rendre son transport maritime économiquement viable, le gaz doit d’abord être refroidi à -162 degrés Celsius. Cette opération réduit son volume d’environ 600 fois et le transforme en liquide. Il peut ensuite être chargé à bord de navires spécialisés dans le transport du gaz naturel liquéfié. L’ensemble du processus est coûteux : chaque installation de liquéfaction nécessite en moyenne un investissement pouvant atteindre 10 milliards de dollars.
Aujourd’hui, les États-Unis exportent d’énormes quantités de gaz sous forme de GNL. Mais ces exportations ne suffisent toujours pas à relier totalement leur marché intérieur au marché mondial. Résultat : l’Amérique réalise un double bénéfice. Premièrement, elle profite de prix du gaz extrêmement bas sur son marché intérieur. Deuxièmement, elle perçoit des revenus considérables grâce à ses exportations. Le contexte géopolitique est particulièrement lucratif pour Washington, et Donald Trump en est conscient.
« L’industrie pétrolière et gazière des États-Unis engrange des centaines de milliards de dollars », déclarait-il lors d’un rassemblement politique à la fin du mois d’octobre. Pour une fois, le président américain disait la vérité.
« Je m’en fiche complètement, je vais le dire : nous réalisons une fortune colossale », a-t-il lancé à ses partisans du mouvement MAGA.
Ce qu’il n’a pas mentionné, c’est l’autre face de cette situation : l’Europe et l’Asie supportent l’intégralité du coût de la crise énergétique provoquée par la guerre en Iran.
Donald Trump aurait tout aussi bien pu ajouter : « Et je m’en fiche complètement. »
Bloomberg –



