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Les corps des Palestiniens «sont mangés par les chiens»

Tourné de nuit sur les toits de Tel-Aviv, «NAZA», le documentaire des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, expose longtemps Gaza sans la montrer: interviews anonymes, visages effacés, lumières d’une ville israélienne qui continue de vibrer au loin. Au son: le trafic, les avions, les images du 7-Octobre en boucle à la télévision, parfois des sirènes. Et ces voix dans les témoignages, terriblement calmes, qui racontent l’impensable.

Le titre du docu renvoie à «nezek agavi», expression militaire israélienne désignant les «dommages collatéraux» et utilisée pour estimer le nombre de civils susceptibles d’être tués lors d’une frappe. Un langage qui ne distingue ni homme, ni femme, ni bébé. Que devient une guerre lorsque l’être humain n’est plus qu’un chiffre? Les 24 témoignages anonymes tentent d’y répondre.

«500 morts pour une cible potentielle»

Un ancien soldat résume la logique: «Notre objectif, c’est la quantité, pas la qualité.» Une cible présumée du Hamas pouvait justifier des frappes causant «20, 30, parfois 300 morts». Puis tombe cette phrase: «Le maximum, c’était 500 morts pour une cible potentielle.»

Le vertige de «NAZA» tient à cette banalisation. Un témoin voit l’opération «comme un jeu vidéo». Le film ne les transforme pas en monstres: il les montre comme les rouages d’une machine nourrie par la déshumanisation, la haine et l’obéissance. «On nous répète de faire confiance au système», souffle l’un d’eux.

Le père visé, la fille de 12 ans tuée

La première partie s’attarde sur Lavender, logiciel de ciblage fondé sur l’IA pour identifier des personnes ou lieux susceptibles d’être liés au Hamas. Puis vient «Where’s Daddy?» — «Où est papa?» —, programme de géolocalisation et d’écoute téléphonique utilisé pour repérer le retour d’une cible chez elle. Un témoin raconte avoir écouté le téléphone d’une adolescente de 12 ans afin de savoir quand son père serait présent. Il finit par dire qu’il serait tué. Sa fille aussi.

Des témoins décrivent des zones de nettoyage dans le nord de Gaza et des couloirs d’aide humanitaire strictement balisés: quiconque s’écarte du trajet imposé est abattu par un sniper. Lorsque le réalisateur demande: «Est-ce une tuerie de masse?», l’un d’eux acquiesce. Il ne se souvient plus du nombre de civils qu’il a lui-même tués.

Le documentaire convoque aussi plusieurs archives, dont une de Benyamin Netanyahou, en 1986, dans l’émission «Firing Line with William F. Buckley Jr.». Le futur Premier ministre y définit le terrorisme comme «l’attaque systématique et délibérée, le meurtre, la mutilation et la menace contre des civils innocents à des fins politiques». Le montage n’ajoute rien: la phrase revient comme un boomerang historique.

À plusieurs reprises, les témoins cherchent leurs mots ou à s’en absoudre. «On obéit aux ordres», affirme l’un. «On ne nous autorise pas à avoir des remords», dit un autre. Un pilote de drone se réfugie derrière la technique: «Mon rôle est technique, je n’ai pas de cas de conscience.» Un homme raconte le sort d’un petit garçon entré dans une zone israélienne à Gaza: tué par un drone, son corps est resté là. Depuis les airs, les piles de corps palestiniens sont désormais l’image la plus graphique de Gaza. «Ils sont mangés par les chiens», ajoute un témoignage.

Les seules larmes sont à Gaza

Puis il y a cette comparaison à la Seconde Guerre mondiale: «Je continue de voir les nazis comme les méchants, mais alors, qu’est-ce que je suis?» Un soldat répond «oui» lorsqu’on lui demande si ce qui se passe à Gaza est un génocide. «Complètement.» Puis: «C’est un meurtre intentionnel. Je suis déçu d’avoir participé à ce système.» Il ajoute: «Les frappes réussies, les missions accomplies, c’était fun.» Il dit avoir tué plusieurs milliers de personnes sans jamais avoir douté. Cette contradiction — le regret et l’excitation, la conscience et l’adhésion — est au cœur du docu.

La dernière partie ramène les soldats au sol: quartiers détruits, ordres de tout raser, volonté d’aller vite avant que la communauté internationale ne s’indigne. Le langage des pourcentages remplace celui des vies: quand il ne reste plus que 25% des habitants d’un immeuble, le bâtiment peut être détruit. Pour un quartier, cela correspond à environ 80 personnes massacrées. Une personne avoue avoir rasé une dizaine de quartiers.

Puis, enfin, «NAZA» entre à Gaza. Après tant de témoignages désincarnés, la caméra montre un père devant son immeuble en ruine, une pelle à la main. Il appelle sa femme: «Mon amour!» Il crie le nom de son fils porté disparu, avant de lui demander pourquoi il n’a pas gardé un œil sur sa sœur. Il creuse, cherche, s’effondre. Les premières larmes en 80 minutes. Écran noir. Une phrase apparaît: «Le gouvernement israélien tue encore aujourd’hui des innocents à Gaza.»

Il sera disponible sur la page YouTube de «The Guardian» en novembre. 20min.ch/

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