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Filière argan : concentration des profits et exclusion des coopératives

Si l’huile d’argan est devenue une icône mondiale de la cosmétique, son modèle actuel de développement révèle des failles structurelles. A la clé, une concurrence industrielle qui fragilise les coopératives.

Selon un rapport de la Banqué mondiale,  »Sur la base du développement prévu de l’industrie cosmétique marocaine, le segment de transformation de l’huile d’argan et des ingrédients naturels pourrait attirer
0,6 milliard de dollars supplémentaires d’investissements privés d’ici 2035, créant
environ 17 000 emplois au total (directs et indirects) ».

L’argan ne doit pas devenir une « commodité » industrielle de masse au prix de sa survie écologique, mais rester un produit de niche durable, où la rentabilité est indexée sur la protection de la ressource.

Le paradoxe social : Des coopératives marginalisées

Dans les années 2000, les coopératives féminines ont joué un rôle central dans le développement du secteur, notamment grâce à la mécanisation de l’extraction de l’huile. Cette évolution a généré un double impact, à la fois social et commercial, en renforçant l’autonomisation des femmes et en valorisant l’huile d’argan sur les marchés.

Le modèle des années 2000, qui plaçait les femmes au cœur de la création de valeur, s’essouffle face à la montée en puissance de l’industrie privée.

Concurrence asymétrique : l’arrivée d’usines privées a intensifié la concurrence pour les fruits, et
de nombreuses coopératives, faute de fonds de roulement et des capacités de stockage
limitées, ont eu du mal à sécuriser suffisamment de matières premières.

Fragilité financière : laisser 1 200 coopératives de l’argan enregistrées et employant plus de 8 500 femmes en marge de ce succès, reléguées à un rôle de simples fournisseuses de main-d’œuvre à faible valeur ajoutée.

Concentration extrême : Avantagées en termes d’échelle, de régularité, et d’accès aux marchés étrangers et au capital, seulement cinq entreprises ainsi que les plus grandes unions de coopératives contrôlent la grande majorité des exportations formelles d’huile d’argan.

L’Huile d’Argan : Le choc de la rareté fait s’envoler les prix

Le secteur traverse une zone de turbulences inédite. Alors que les volumes exportés s’effondrent, la valeur marchande du produit atteint des sommets historiques, transformant l’huile d’argan en un véritable produit de grand luxe, mais au futur incertain.

La fin de l’abondance (Volumes)

Le graphique montre une croissance régulière des exportations jusqu’en 2019, atteignant un pic d’environ 1 500 tonnes. Cependant, la chute est brutale à partir de 2022 :

  • 2023-2024 : Les volumes sont retombés sous la barre des 636 tonnes, soit un niveau proche de celui de 2010.
  • Le constat : Les pénuries d’approvisionnement (dues à la sécheresse et à la surexploitation mentionnée précédemment) ont réduit de moitié les capacités d’exportation en l’espace de quatre ans.

Une explosion des prix sans précédent (Valeur)

C’est l’élément le plus frappant du graphique (courbe bleue). Le prix au kilogramme, qui stagnait entre 20 et 25 USD pendant une décennie, a littéralement décollé :

  • 2010 : 27 USD/kg.
  • 2024 : 39 USD/kg (avec un pic à près de 40 USD).
  • Interprétation : La rareté du produit a mécaniquement dopé sa valeur. L’huile d’argan est passée d’un ingrédient cosmétique « premium » à une ressource stratégique ultra-chère.

L’effet de ciseau : Des revenus globaux en péril ?

Bien que le prix au kilo ait augmenté de près de 45 % depuis 2010, la chute des volumes exportés (divisés par plus de deux depuis le pic de 2019) suggère que la valeur totale des exportations pourrait stagner, voire diminuer, malgré les prix élevés.

La demande de l’industrie cosmétique internationale a permis aux exportations d’huile d’argan du Maroc de croître en moyenne de plus de 15 % par an entre 2010 et 2019 , avant qu’une longue période de sécheresse n’entraîne une baisse de la production et des exportations. L’Europe représente près de 80 % des exportations totales, dont la France à elle seule représente 60 %.

Une chaîne de valeur de plus en plus complexe

La forte croissance de la demande a favorisé l’émergence d’un réseau dense d’intermédiaires dans la commercialisation des fruits et amandons d’arganier. Cette multiplication des acteurs rend la chaîne de valeur moins transparente et complique la traçabilité du produit.

Des pressions écologiques en hausse

Enfin, la hausse des prix de l’huile d’argan accentue les risques de surexploitation de la ressource. Des pratiques comme la récolte hors période autorisée ou la collecte excessive de fruits fragilisent la capacité de régénération des arganiers.

À cela s’ajoutent des contraintes environnementales structurelles : sécheresses récurrentes, variabilité climatique de la production et pression croissante sur les terres

La filière entre dans une phase critique : moins de quantité, mais plus de valeur, au prix d’une fragilisation de l’écosystème et de la chaîne d’approvisionnement.

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