L’État nage dans les excédents, cash en fuite

Une analyse d’Attijari Global Research qualifie de ‘’toujours confortable’’ la situation des finances publiques de l’État durant cette première période du T2- 2026.
L’économie marocaine entame le deuxième trimestre 2026 sur un contraste inédit. Tandis que le Trésor affiche une insolente santé budgétaire grâce à une explosion de ses excédents, le système financier s’enfonce dans un déficit de liquidité historique, piégé par une « cashisation » qui ne faiblit pas.
Le Trésor : Une explosion des excédents (X6)
Les chiffres du Trésor à fin mars 2026 révèlent une performance budgétaire exceptionnelle. En l’espace d’un an, l’excédent global est passé de 768 millions de dirhams à plus de 5,11 milliards de dirhams. Cette multiplication par six de l’excédent s’explique principalement par la vigueur des recettes fiscales, notamment l’effet massif de l’Impôt sur les Sociétés (IS) qui continue de doper la trésorerie de l’État.
Conséquence directe : le besoin de financement du Trésor a fondu, passant d’un déficit de 15,5 milliards de dirhams en mars 2025 à seulement 796 millions de dirhams en mars 2026. Cette aisance permet au Trésor de jouer les « prêteurs de luxe » sur le marché monétaire, en plaçant ses surplus pour soutenir les banques.
Le revers de la médaille : Le mur des 500 milliards
Cependant, cet excédent public ne suffit pas à compenser un mal plus profond : la fuite massive des capitaux vers le cash. Selon les dernières données de Bank Al-Maghrib, la circulation du cash atteint un niveau inédit. À fin février 2026, l’encours de la monnaie fiduciaire s’élève à 504,1 milliards de dirhams, en hausse de 18,5% sur un an. Une progression brutale, bien au-delà des standards récents : à peine 5,2% fin 2024.
Depuis décembre 2025, la croissance du cash s’installe durablement autour de 18,5%, rompant avec les fluctuations saisonnières habituelles. Autrement dit : le cash ne circule plus seulement plus vite… il s’impose comme un mode dominant.
Pourquoi le cash explose ?
- Derrière cette envolée, plusieurs signaux faibles deviennent des tendances lourdes :
- Retour de la préférence pour la liquidité dans un environnement économique incertain,
- Poids persistant de l’informel, qui échappe aux circuits bancaires,
- Freins structurels à la digitalisation des paiements,
- Méfiance relative envers certains canaux formels,
Résultat : une partie croissante de l’économie fonctionne en dehors du radar financier.
Ce « repli vers le liquide » agit comme une ponction permanente sur l’épargne nationale. L’argent qui circule sous forme de billets est autant de ressource qui manque aux dépôts bancaires, créant un cercle vicieux pour le financement de l’économie.
Un Déficit Bancaire à son Zénith
La conséquence est mécanique et brutale. Cette fuite des billets hors des circuits officiels crée un vide d’air immédiat dans les coffres des banques. À la fin du premier trimestre 2026, le déficit de liquidité du système bancaire a atteint un plus haut historique de 144,5 MMDH, se creusant de plus de 13 milliards en l’espace d’une année.
Privées de dépôts stables, les banques commerciales se retrouvent dans une situation de dépendance structurelle vis-à-vis de Bank Al-Maghrib. Ce « ciseau » entre des retraits massifs et une demande de crédit qui persiste met à mal les équilibres prudentiels et renchérit le coût du refinancement.
Le Trésor et la BAM en Pompiers de Service
Face à ce resserrement, les autorités monétaires et financières multiplient les interventions pour éviter la paralysie. Au 28 avril, le Trésor maintenait un niveau d’intervention soutenu sur le marché monétaire, avec un placement moyen de ses excédents de 21,3 MMDH.
Si ce chiffre marque un reflux par rapport aux 34,3 MMDH de la semaine précédente — dû aux sorties de fonds traditionnelles de fin de mois (salaires des fonctionnaires) — il illustre le rôle crucial de l’État pour irriguer un marché interbancaire asséché par la thésaurisation.
Bref, le paysage monétaire de ce mois d’avril 2026 révèle une économie à deux vitesses. D’un côté, un État qui capitalise sur la performance des entreprises (via l’IS) ; de l’autre, un système bancaire structurellement déficitaire car déserté par les déposants au profit du cash.



