
Le Maroc n’avait plus connu pareil déséquilibre depuis 2022. À fin août 2026, le déficit commercial marocain atteint 282,6 milliards de dirhams, en hausse de 25,4% sur un an. Les importations bondissent deux fois plus vite que les exportations, et le taux de couverture chute à 54,2%. Un signal d’alerte pour l’économie nationale.
Une dérive qui s’accélère
Les chiffres, issus des déclarations douanières Office des Changes sont sans appel. Entre fin août 2025 et fin août 2026, les importations de biens sont passées de 533,2 à 617,5 milliards de dirhams, soit une envolée de +15,8% (+84,3 milliards de dirhams). Dans le même temps, les exportations n’ont progressé que de +8,7%, atteignant 334,9 milliards de dirhams contre 308 milliards un an plus tôt.
Résultat : le déficit commercial s’est creusé de 57,3 milliards de dirhams en un an, pour s’établir à −282,6 milliards de dirhams. Soit une aggravation de 25,4%, près de trois fois plus rapide que la croissance des exportations.
Le taux de couverture décroche
Indicateur clé de la santé extérieure du pays, le taux de couverture — qui mesure la part des importations financée par les exportations — recule de 3,5 points. Il s’établit désormais à 54,2%, contre 57,8% un an plus tôt.
Autrement dit, le Maroc ne couvre plus que 54 dirhams d’exportations pour 100 dirhams d’importations. Un seuil symbolique franchi à la baisse, qui éloigne le royaume de la zone des 60% atteinte en 2024.
Cinq ans de tendance bousculés
La mise en perspective historique révèle une rupture brutale. Entre 2022 et 2025, les importations marocaines avaient progressé de 42 milliards de dirhams en trois ans. En une seule année, elles ont bondi de 84,3 milliards. Du jamais-vu sur la période.
| Année (janv.–août) | Exportations | Importations | Solde | Taux de couverture |
|---|---|---|---|---|
| 2022 | 279,5 | 491,2 | −211,7 | 56,9% |
| 2023 | 279,7 | 470,5 | −190,8 | 59,4% |
| 2024 | 296,4 | 492,0 | −195,6 | 60,2% |
| 2025 | 308,0 | 533,2 | −225,3 | 57,8% |
| 2026 | 334,9 | 617,5 | −282,6 | 54,2% |
(Montants en milliards de dirhams)
Le déficit de 2026 est ainsi le plus élevé depuis 2022, effaçant les gains engrangés en 2023 et 2024. Le taux de couverture, lui, retombe à son plus bas niveau sur la période.
Vue d’ensemble : les quatre grandes familles
| Famille de produits | Janv.-août 2025 | Janv.-août 2026 | Variation | Évolution % |
|---|---|---|---|---|
| Produits d’équipement | 124 637 | 148 713 | +24 076 | +19,3% |
| Énergie et lubrifiants | 72 664 | 96 367 | +23 703 | +32,6% |
| Produits bruts | 28 095 | 45 880 | +17 785 | +63,3% |
| Produits finis de consommation | 130 264 | 143 453 | +13 189 | +10,1% |
| Total des 4 familles | 355 660 | 434 413 | +78 753 | +22,1% |
(Montants en millions de dirhams)
Ces quatre familles totalisent à elles seules 78,8 milliards de dirhams de hausse, soit 93,5% de l’augmentation globale des importations (+84,3 milliards). Autrement dit, la quasi-totalité du choc importateur de 2026 se concentre sur quatre postes.
L’énergie : le moteur principal de la flambée
Avec +23,7 milliards de dirhams, le poste énergie est le premier contributeur à la hausse des importations. À lui seul, il explique 28,1% de l’augmentation totale.
| Produit | 2025 | 2026 | Variation | Évolution |
|---|---|---|---|---|
| Gas-oils et fuel-oils | 34 986 | 50 707 | +15 721 | +44,9% |
| Huiles de pétrole et lubrifiants | 7 838 | 12 184 | +4 346 | +55,4% |
| Essence de pétrole | 4 248 | 5 925 | +1 677 | +39,5% |
| Sous-total | 47 072 | 68 816 | +21 744 | +46,2% |
(Montants en millions de dirhams)
Le gas-oil et le fuel-oil pèsent à eux seuls 15,7 milliards de la hausse. C’est le premier poste importateur en valeur ajoutée de déficit. Trois explications possibles :
- Hausse des cours mondiaux du pétrole,
- Augmentation de la consommation intérieure (transport, agriculture, industrie),
- Effet de change défavorable.
Les produits bruts : l’explosion spectaculaire
C’est le choc le plus violent du tableau : +63,3% en un an, porté presque exclusivement par un seul produit.
| Produit | 2025 | 2026 | Variation | Évolution |
|---|---|---|---|---|
| Soufres bruts et non raffinés | 9 383 | 27 232 | +17 849 | +190,2% |
| Total produits bruts | 28 095 | 45 880 | +17 785 | +63,3% |
(Montants en millions de dirhams)
Fait révélateur : la hausse du seul soufre brut (+17 849 MDH) représente 100,4% de la hausse totale des produits bruts (+17 785 MDH). Autrement dit, sans le soufre, les produits bruts auraient stagné, voire reculé.
Le soufre est un intrant stratégique pour l’industrie des phosphates et engrais. Cette flambée suggère :
- une accélération de la production d’OCP et de la filière engrais,
- un effet prix sur les marchés internationaux,
- une stratégie de constitution de stocks.
C’est un signal ambivalent : coûteux à l’importation, mais potentiellement créateur de valeur à l’exportation à moyen terme.
Les produits d’équipement : l’investissement en marche
+19,3%, soit +24,1 milliards de dirhams — le deuxième contributeur à la hausse des importations (28,6% du total).
| Produit | 2025 | 2026 | Variation | Évolution |
|---|---|---|---|---|
| Parties d’avions et autres véhicules aériens | 10 968 | 14 457 | +3 489 | +31,8% |
| Voitures utilitaires | 5 176 | 8 212 | +3 036 | +58,7% |
| Avions et autres véhicules aériens ou spatiaux | 3 326 | 5 912 | +2 586 | +77,8% |
| Sous-total | 19 470 | 28 581 | +9 111 | +46,8% |
(Montants en millions de dirhams)
👉 Le secteur aéronautique explose : +77,8% pour les avions, +31,8% pour les parties d’avions. Le Maroc, hub aéronautique en pleine expansion, importe massivement les composants qu’il assemble et réexporte. C’est une bonne nouvelle structurelle : ces importations alimentent des exportations à forte valeur ajoutée.
Les voitures utilitaires (+58,7%) traduisent, elles, un effort d’investissement dans le transport et la logistique.
Les produits finis de consommation : la hausse la plus modérée
+10,1%, soit +13,2 milliards de dirhams. C’est la famille qui progresse le moins vite, signe d’une consommation des ménages relativement contenue.
| Produit | 2025 | 2026 | Variation | Évolution |
|---|---|---|---|---|
| Parties et pièces pour voitures de tourisme | 21 565 | 26 515 | +4 950 | +23,0% |
| Voitures de tourisme | 23 890 | 25 940 | +2 050 | +8,6% |
| Sous-total | 45 455 | 52 455 | +7 000 | +15,4% |
(Montants en millions de dirhams)
Le marché automobile reste dynamique : +8,6% pour les voitures de tourisme, +23,0% pour les pièces détachées. Cela confirme :
- une demande intérieure soutenue,
- un parc automobile en croissance,
- mais une progression plus sage que les autres postes.
Classement des contributeurs à la hausse
| Rang | Poste | Contribution | Part de la hausse totale |
|---|---|---|---|
| 1 | Énergie et lubrifiants | +23 703 | 28,1% |
| 2 | Produits d’équipement | +24 076 | 28,6% |
| 3 | Produits bruts | +17 785 | 21,1% |
| 4 | Produits finis de consommation | +13 189 | 15,6% |
| Total | +78 753 | 93,4% |
Trois postes — énergie, équipement, produits bruts — concentrent 77,8% de la hausse. Ce sont eux qui font basculer la balance commerciale.
La flambée des importations marocaines en 2026 n’est pas uniforme. Elle est tirée par trois moteurs : l’énergie (choc subi), les produits bruts (soufre, stratégie phosphatière) et les biens d’équipement (investissement productif). Seule la consommation reste sage. Le défi pour le Maroc n’est donc pas de freiner toutes les importations, mais de distinguer celles qui alimentent la croissance future (équipement, soufre) de celles qui pèsent sans contrepartie immédiate (énergie).
Sources : données douanières, Office des Changes — cumul janvier-août 2026.



