
Pourquoi l’impôt sur les sociétés arrive-t-il en tête des recettes fiscales au Maroc, alors qu’il occupe la troisième place en Turquie ? Au Maroc, l’IS a dépassé la TVA à fin septembre 2026, pour la première fois dans l’histoire fiscale du pays.
En Turquie, les prévisions budgétaires 2027 placent la TVA en tête, suivie de très près par l’impôt sur le revenu. L’impôt sur les sociétés occupe une troisième place parmi ces trois prélèvements.
Derrière cette différence de classement se cachent deux structures de recettes publiques distinctes.
Au Maroc, l’IS a été multiplié par 2,69 entre fin septembre 2021 et fin septembre 2026, contre 1,67 pour la TVA. Ses recettes ont progressé de 22,1 % entre 2025 et 2026, contre 10,5 % pour la TVA.
| Recettes à fin septembre | 2025 | 2026 | Variation |
|---|---|---|---|
| IS | 75,50 MMDH | 92,17 MMDH | +22,1 % |
| TVA | 80,89 MMDH | 89,41 MMDH | +10,5 % |
| IR | 51,48 MMDH | 52,68 MMDH | +2,3 % |
Montants en milliards de dirhams (MMDH).
Le signal économique est important : les bénéfices des entreprises deviennent, sur la période considérée, une source de recettes supérieure à celle de la consommation taxée
La croissance en 2025 de 28,6 % de l’impôt sur les sociétés est le point le plus remarquable des recettes fiscales marocaines, dépassant de 13,8 % l’objectif de la loi de finances 2025
Les recettes nettes de l’impôt sur les sociétés (91,4 milliards) représentent environ 38,4 % des recettes fiscales intérieures nettes totales. Cela contraste fortement avec la situation turque où l’impôt sur les sociétés ne représente que 10,6 %.
Le modèle marocain est confronté au risque de dépendance aux entreprises. La forte contribution de l’impôt sur les sociétés (38 %) signifie que les recettes fiscales sont étroitement liées à la rentabilité des entreprises. En cas de ralentissement économique ou de baisse des bénéfices des entreprises, les recettes fiscales subiraient une pression plus directe qu’en Turquie
La réforme de l’IS engagée à partir de 2023 a modifié les taux et les modalités d’imposition des entreprises. Elle peut donc contribuer à l’évolution des recettes, mais il serait excessif de lui attribuer toute la hausse sans distinguer ses effets de ceux des bénéfices déclarés et des régularisations.
Structure des taux d’imposition : réforme progressive vers un taux uniforme
Le Maroc est en train d’achever une réforme de l’impôt sur les sociétés de 2023 à 2026, passant d’un système de taux progressif à un système de taux plus uniforme :
- Exercice 2025 : bénéfice net ≤ 300 000 dirhams, taux de 17,5 % ; bénéfice net supérieur à 1 million de dirhams, taux progressif de 20 % à 34 % (selon la tranche) ; les entreprises industrielles avec un bénéfice net ≥ 100 millions de dirhams atteignent 34 %.-4-18
- À partir de 2026 : la plupart des entreprises non financières avec un bénéfice net inférieur à 100 millions de dirhams se verront appliquer un taux uniforme de 20 % ; les entreprises avec un bénéfice net ≥ 100 millions de dirhams, 35 % ; les institutions financières, 40 %.-14
Il convient de noter que le taux de 34 % pour les grandes entreprises en 2025 et le taux de 35 % à partir de 2026 sont nettement supérieurs au taux nominal turc de 25 %
Taux nominal turc de 25 %
Le taux nominal de l’impôt sur les sociétés turc est de 25 %, mais il existe des taux différenciés étendus dans la pratique : les banques et institutions financières sont à 30 %, les entreprises industrielles titulaires d’un certificat de fabrication peuvent bénéficier de 12,5 %, les entreprises exportatrices de 20 %, les sociétés cotées en bourse de 23 %, et il existe également un impôt minimum sur les sociétés de 10 %. L’empilement de ces régimes préférentiels et incitations a considérablement réduit la base imposable effective
Comme mentionné précédemment, la part de l’impôt sur les sociétés dans les recettes fiscales totales turques n’est que d’environ 10,6 %, bien inférieure à celle de la TVA (environ 38,7 %). L’impôt sur les sociétés n’est pas une source majeure de recettes fiscales en Turquie, et la charge fiscale des entreprises est bien inférieure à celle des salariés.
Ratio de pression fiscale
Le taux de prélèvement fiscal obligatoire du Maroc est d’environ 21,2 % (25 % en incluant les cotisations de sécurité sociale), un niveau moyen en Afrique, et légèrement supérieur à celui de la Turquie (environ 17 %-18 % du PIB). Cela signifie que bien que la Turquie ait un PIB plus élevé, le Maroc mobilise davantage de ressources fiscales en proportion de son économie. Compte tenu de son niveau de développement économique, la capacité de mobilisation fiscale du Maroc est relativement forte, mais elle repose principalement sur la fiscalité des entreprises
Le problème central du Maroc est que la charge fiscale des entreprises est substantielle et en augmentation. La croissance de 28,6 % de l’impôt sur les sociétés marocain en 2025 est bien supérieure à la croissance économique, ce qui signifie que la charge fiscale des entreprises augmente plus rapidement que les bénéfices. Dans le même temps, la réforme fiscale de 2026 relevant le seuil de l’impôt sur les sociétés de 10 % à 20 % pour les petites entreprises aura un impact tangible sur les micro-entreprises à faible bénéfice.
La vigueur des recettes de l’impôt sur les sociétés marocain est une bonne chose pour la santé budgétaire, mais si elle se poursuit à long terme sans amélioration correspondante de l’environnement des affaires, elle pourrait exercer une pression sur la vitalité des entreprises.


