
Alors que les femmes représentent plus du quart des magistrats du Royaume, leur accès aux postes de haute responsabilité judiciaire demeure un chantier prioritaire. Entre stéréotypes protecteurs, manque de formation ciblée et conciliation vie professionnelle-vie privée, le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ) déploie une stratégie méthodique pour transformer l’ambition constitutionnelle de parité en réalité institutionnelle.
Une sous-représentation paradoxale : Le constat des chiffres
Au Maroc, la présence féminine au sein du corps judiciaire est une réalité incontestable : les femmes juges constituent aujourd’hui 28 % de l’effectif global des magistrats. Toutefois, la pyramide du pouvoir peine encore à refléter cette dynamique. Seules 7,74 % des fonctions de responsabilité judiciaire sont actuellement exercées par des femmes.
Bien que ce chiffre marque une progression notable par rapport à 2021, le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire estime qu’il reste en deçà des objectifs fixés par son Plan Stratégique (notamment la recommandation n° 37) et des principes de l’article 19 de la Constitution.
Face à ce constat, le CSPJ a mené une étude diagnostique d’envergure auprès du corps judiciaire. Les résultats révèlent un véritable paradoxe : 97 % des femmes juges ne se sont jamais portées candidates à des postes de responsabilité, alors même que plus de la moitié d’entre elles (54,64 %) expriment une volonté réelle d’accéder à la décision.
| Indicateur | Chiffre | Lecture |
|---|---|---|
| Femmes parmi l’ensemble des juges du Royaume | 28 % | Une présence encore minoritaire dans le corps judiciaire |
| Femmes occupant un poste de responsabilité | 7,74 % | Une forte sous-représentation dans les fonctions dirigeantes |
| Femmes juges souhaitant accéder à des responsabilités | 54,6 % | Plus d’une femme juge sur deux aspire à évoluer vers le leadership |
| Femmes juges n’ayant jamais déposé de candidature | 97 % | Un écart considérable entre aspiration et passage à l’acte |
| Femmes juges invoquant un manque de formation en leadership | 78 % | La formation apparaît comme un frein majeur à l’accès aux responsabilités |
Les freins au changement : Entre biais invisibles et contraintes structurelles
L’étude diagnostique met en lumière une imbrication de facteurs socioculturels, organisationnels et personnels qui freinent la progression de carrière des magistrates :
- Un « protectionnisme » biaisé dans l’attribution des dossiers : Une forme de discrimination indirecte persiste au sein des juridictions. Les femmes juges sont fréquemment cantonnées aux affaires familiales, aux mineurs ou aux dossiers sociaux, et tenues à l’écart des affaires dites « sensibles » (criminalité lourde, terrorisme). Justifiée par la volonté de certains responsables d’épargner à leurs consœurs des situations éprouvantes ou des délibérations tardives, cette bienveillance apparente prive en réalité les magistrates de la diversité d’expérience indispensable pour prétendre aux postes de commandement.
- Le déficit de formation managériale : Pour 78 % des femmes juges interrogées, le principal obstacle réside dans le manque de formation spécialisée en leadership. Ce constat est partagé par les femmes déjà en poste : 61 % d’entre elles identifient le manque de préparation à la « gestion judiciaire » comme le plus grand défi de leur parcours.
- L’arbitrage complexe de la conciliation des temps : Pour 61 % des responsables judiciaires masculins, la difficulté à concilier charges familiales et contraintes professionnelles constitue le premier frein. En l’absence de politiques organisationnelles flexibles (horaires adaptés, affectations géographiques de proximité, soutien à la parentalité), les contraintes de maternité agissent directement comme un frein à la continuité de carrière.
Le plan d’action du CSPJ : De la sensibilisation à la « pépinière » de compétences
Pour briser ce plafond de verre, le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire ne se contente pas de vœux pieux et pose les jalons d’un accompagnement institutionnel structuré :
1. Une « pépinière » pour les futures dirigeantes
Le CSPJ préconise la création d’un incubateur de talents dédié aux futures décideuses. Ce programme articulera formation académique, gestion de terrain et critères transparents de sélection. Les magistrates issues de cette « pépinière » bénéficieront d’une priorité de nomination en tant qu’adjointes des responsables judiciaires afin d’acquérir une pratique managériale directe.
2. L’institutionnalisation de la formation continue
En application de l’article 65 de la loi n° 37.22 relative à l’Institut Supérieur de la Magistrature (ISM), des modules spécialisés en leadership, gestion judiciaire, prise de décision et résolution de conflits seront généralisés pour former les adjoints aux responsables.
3. Des mesures d’incitation et de détection
Les responsables judiciaires sont invités à proposer au moins une femme magistrat lors des appels à candidatures pour les fonctions de suppléance. En parallèle, un mécanisme d’enquête systématique (via des formulaires ou une plateforme dédiée) permettra de recenser activement les magistrates volontaires.
4. Le pilotage par les données
Pour mesurer l’impact réel de ces réformes, le CSPJ met en place une base de données exhaustive intégrant la dimension de genre. Cet outil permettra de suivre le taux de candidature, l’accès aux formations et l’évolution des nominations, garantissant un ajustement régulier de la stratégie sur la base de faits vérifiables.
Un enjeu global de performance de la justice
Le renforcement du leadership féminin au sein du corps judiciaire ne relève pas d’un simple rééquilibrage comptable ou symbolique. Il s’inscrit dans une démarche globale visant à moderniser la gouvernance des tribunaux, à diversifier les compétences de direction et à accroître l’efficience de la justice marocaine. En transformant la culture organisationnelle et en offrant un cadre d’exercice équitable, l’institution judiciaire pose les bases d’une gouvernance moderne où le mérite et la compétence prévalent.
Rapport 2025 Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire
L’effort d’application du principe de parité dans l’attribution des responsabilités judiciaires : Les femmes juges représentent plus du quart des magistrats du Royaume, soit un taux estimé à 28 %, tandis que la proportion de femmes juges exerçant des fonctions de responsabilité judiciaire s’élève à 7,74 %. Bien que ce pourcentage reste en deçà des ambitions du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire dans le cadre de l’ancrage de l’approche genre et du renforcement de la présence des femmes dans les postes de décision judiciaire, il reflète néanmoins une évolution notable par rapport à l’année 2021, où la participation de la femme magistrat dans les postes de responsabilité était particulièrement limitée. Cette évolution traduit une orientation institutionnelle claire visant à rééquilibrer progressivement le système de commandement judiciaire, en élargissant la participation de la femme juge à la gestion des affaires judiciaires et en lui permettant d’assumer des rôles de direction aux côtés des hommes, sur la base du mérite et de la compétence. Cette orientation constitue l’un des piliers fondamentaux du plan stratégique du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, qui a fait de l’égalité des chances entre les genres un choix structurel, et de la recherche de la parité un objectif stratégique à moyen et long termes. Partant de cette vision, et conscient des mesures de soutien et de l’accompagnement institutionnel nécessaires pour renforcer la présence des femmes juges aux postes de responsabilité, le Conseil s’est attaché à réunir les conditions adéquates pour les encourager à se porter candidates à ces fonctions. Cela s’inscrit dans le droit fil de la recommandation n° 37 du plan stratégique du Conseil, qui souligne la nécessité de tendre vers la parité dans l’attribution des responsabilités judiciaires tout en respectant les critères de compétence et d’égalité des chances, et conformément aux dispositions de l’article 19 de la Constitution du Royaume, qui stipule l’action en faveur de la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes. Au vu des constatations de la pratique sur le terrain quant à la participation limitée des femmes juges aux appels à candidature pour les postes de responsabilité — due à des considérations multiples d’ordre professionnel, organisationnel et social —, le Conseil a entrepris d’adopter une approche diagnostique. Celle-ci vise à identifier les différentes contraintes factuelles et juridiques qui entravent l’accès des magistrates aux centres de décision judiciaire, afin d’y remédier de manière méthodique et pragmatique. Dans ce cadre, le Conseil a lancé une étude thématique confiée à un comité composé de membres du Conseil et de responsables de son administration. Cette étude a pour objectif d’analyser la situation des femmes juges, d’évaluer leurs conditions de travail, de recenser les obstacles qui entravent leur parcours professionnel, et de formuler des recommandations pratiques susceptibles d’améliorer leur situation professionnelle et de leur permettre de faire évoluer leur carrière sur un pied d’égalité avec leurs collègues masculins, sur la base de la compétence et de l’égalité des chances. Afin de renforcer la précision du diagnostic et l’exhaustivité des données, des enquêtes destinées aux magistrats ont été élaborées et diffusées pour recueillir leurs avis sur plusieurs indicateurs liés au parcours professionnel, aux conditions de travail et à l’accès aux postes de responsabilité, permettant ainsi de formuler des recommandations réalistes basées sur des données de terrain précises. L’étude diagnostique basée sur ces questionnaires a révélé des obstacles structurels qui entravent la présence des femmes aux postes de responsabilité, faisant ressortir les éléments suivants : • 97 % des femmes juges ne se sont jamais portées candidates à des postes de responsabilité, bien que 54,64 % d’entre elles expriment le désir de le faire ;
• 78 % des femmes juges attribuent la cause de leur réticence à se porter candidates au manque de formation spécialisée en leadership ;
• 61 % des responsables judiciaires (hommes) estiment que le principal obstacle pour les femmes juges est la difficulté à concilier les charges familiales et les obligations professionnelles ;
• 61 % des femmes actuellement responsables judiciaires considèrent que le manque de formation en « gestion judiciaire » constitue le plus grand défi de leur carrière. Le diagnostic a conclu à la nécessité d’adopter une approche lucide et soutenue pour accroître la féminisation des postes de décision, axée sur des mesures professionnelles (telles que la formation au leadership réclamée par 69 % des répondants) ainsi que sur des mesures sociales, un soutien psychologique et un accompagnement institutionnel. Cette démarche vise à surmonter les obstacles et à garantir une véritable autonomisation de la femme juge, renforcant ainsi l’efficacité de la justice. Quant aux causes sous-jacentes à la faible représentation féminine dans les postes de responsabilité judiciaire, l’étude l’attribue à l’imbrication de contraintes socioculturelles, institutionnelles et personnelles : notamment l’existence d’une répartition des tâches au sein des tribunaux basée sur le genre, où les femmes juges sont souvent cantonnées aux affaires familiales, des mineurs et aux dossiers sociaux, tout en étant écartées des dossiers dits « sensibles » tels que le terrorisme et les crimes graves. Cette orientation s’explique par la conviction de certains responsables que le « respect » dû à la femme exige de lui éviter des situations embarrassantes, en plus de prendre en compte ses engagements familiaux qui pourraient ne pas lui permettre de s’attarder lors des délibérations. Bien que cette pratique puisse paraître « noble » en apparence, elle faiblit les opportunités des magistrates à développer des expertises variées qui les qualifieraient pour des postes de commandement. Sur le plan de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, le rapport soulève la difficulté d’articuler engagements professionnels et responsabilités familiales pour les femmes juges. En effet, malgré l’existence de dispositions légales et réglementaires neutres et non discriminatoires, la réalité génère de nombreux obstacles, dont le plus marquant est l’absence de politiques flexibles organisées pour soutenir les mères magistrates dans la conciliation de leurs obligations (comme la possibilité d’adapter les horaires de travail, l’adoption du temps flexible ou la facilitation des affectations à proximité de leur lieu de résidence), en plus des contraintes liées à la grossesse, à la maternité et aux arrêts de travail prolongés, ce qui peut directement limiter leurs chances de réussite et de maintien dans les postes de responsabilité. Concernant les solutions et alternatives stratégiques formulées par le comité pour renforcer la place de la femme juge dans les postes de responsabilité, elles reposent sur plusieurs leviers, dont le principal est l’adoption d’indicateurs précis de suivi et d’évaluation à travers la création d’une base de données globale, continue et intégrant l’approche genre. Cette base de données comprendra des données statistiques sur la situation de la femme dans la magistrature, des indicateurs sur ses candidatures, ainsi que son taux de participation aux formations en leadership et en gestion judiciaire. Cela permettra de publier des rapports périodiques d’évaluation des progrès réalisés et d’ajuster les stratégies sur la base d’études de terrain réalistes. Concernant les mesures exécutives et pratiques, les propositions se présentent comme suit : • Inciter les responsables judiciaires à proposer au moins une femme magistrat parmi les propositions soumises au Conseil pour l’attribution des missions de suppléance/intérim, chaque fois que cela est possible.
• Développer une « pépinière » pour le développement des futures dirigeantes, dotée d’un plan d’action intégrant les modalités de gestion, des programmes académiques et de terrain, ainsi que des critères de sélection des magistrates qualifiées.
• Adopter des évaluations périodiques de la part des responsables judiciaires pour présenter la candidature des magistrates disposant des compétences professionnelles et montrant une disposition à assumer des responsabilités.
• Mettre en place un mécanisme d’enquête structuré (formulaires ou espace numérique) pour identifier les magistrates désireuses d’accéder à des postes de responsabilité.
• Institutionnaliser des sessions de formation spécialisées en leadership et en gestion judiciaire, et renforcer les compétences en prise de décision et en résolution de conflits.
• Accorder la priorité aux magistrates distinguées au sein de la « pépinière » pour être nommées en tant que adjointe des responsables judiciaires, afin de garantir leur formation pratique à la gestion.
• Lancer des initiatives de communication pour encourager les femmes juges à s’engager dans l’expérience de la gestion judiciaire et élargir le débat institutionnel sur la place de la femme dans les postes de responsabilité. En application des conclusions de cette étude et conformément aux dispositions de l’article 65 de la loi n° 37.22 relative à l’Institut Supérieur de la Magistrature, qui stipule ce qui suit : « L’Institut assure une formation en gestion judiciaire au profit des adjoints des responsables.



