Economie

Ces antibiotiques au cœur d’un scandale sanitaire

Lévofloxacine, ofloxacine, ciprofloxacine… Longtemps prescrits pour soigner des infections urinaires, des sinusites ou des otites, ces médicaments ont détruit la vie de milliers de personnes en France . Si les alertes se multiplient, les victimes sont toujours livrées à elles-mêmes.

Sa gorge est serrée, sa voix pleine d’émotion. Shera a du mal à trouver ses mots, malgré ses séances d’ortho­phonie hebdomadaires : « Je vois une petite amélioration. Avant, je bloquais tout le temps. » Elle a 59 ans mais on pourrait lui en donner dix de plus. Elle marche difficilement, en boitant, et elle est obligée de s’asseoir au bout d’une centaine de mètres. « Au début, les douleurs étaient tellement importantes que je ne pouvais pas marcher du tout, raconte cette ancienne agente territoriale spécialisée des écoles maternelles (Atsem). Je me suis retrouvée sur le canapé, incapable de monter à l’étage pour rejoindre ma chambre ou la salle de bains… Ça a été extrêmement dur. »

Shera ne peut toujours pas monter d’escaliers et a dû déménager dans un logement de plain-pied. Elle ne peut pas non plus lever les bras. « Pourtant, je fais de la balnéo­thérapie et de la kiné deux fois par semaine… Mais rien. C’est comme si c’était complètement bloqué. » La vie de Shera a basculé il y a dix ans, lorsque son médecin lui a prescrit du Tavanic©, un antibiotique à base de lévofloxacine, pour une sinusite chronique.

Le médecin m’a dit qu’au moins, s’il y avait quelque chose, l’antibiotique allait tout décaper. Ça a bien décapé ma vie.David

Comme l’ofloxacine, la ciprofloxacine ou la moxifloxacine, cette molécule appartient à la famille des fluoroquinolones, des médicaments commercialisés depuis les années 1980 et prescrits en masse pour soigner des infections urinaires, des sinusites et des otites. « Ce sont des antibiotiques très puissants, qui donnent des résultats rapides en matière d’infection bactérienne, pointe le Dr Hélène Harmand-Icher, présidente de la section santé publique du Conseil national de l’Ordre des médecins. Il ne faut pas oublier qu’ils ont sauvé des vies. »

Mais ils provoquent aussi parfois de graves effets secondaires, qui peuvent s’avérer irréversibles : ruptures tendineuses (en particulier du tendon d’Achille), atteintes du système nerveux, problèmes cardiaques, troubles neuropsychiatriques… De quoi pousser l’Agence européenne des médicaments (EMA) à restreindre leurs indications en 2018. Désormais, ils ne peuvent être prescrits que pour des infections graves ou en l’absence d’alternative ­thérapeutique.

Prescriptions injustifiées

Ces nouvelles règles ont contribué à réduire la consommation de ces antibiotiques. En France, elle a baissé de 50 %, passant de 4,8 millions de prescriptions en 2014 à 2,2 millions en 2023, selon un rapport du groupement d’intérêt scientifique Epi-Phare de février 2025. Mais ces chiffres encourageants en masquent d’autres, bien plus problématiques : 75 % des prescriptions ne respectent pas les recommandations fixées par l’EMA. C’est ce qu’a montré une deuxième étude d’Epi-Phare, publiée en décembre 2025. Autrement dit, des patients qui n’auraient jamais dû prendre cet antibiotique prennent inutilement le risque de développer des effets secondaires graves et irréversibles.

C’est le cas de David, à qui l’on a prescrit de l’ofloxacine à l’été 2024 pour des douleurs à l’urètre, en première intention, sans attendre les résultats de son analyse d’urine. « Le médecin m’a dit qu’au moins, s’il y avait quelque chose, l’antibiotique allait tout décaper, se souvient cet ancien informaticien de 27 ans. C’est le cas : ça a bien décapé ma vie. » Une heure après avoir ingéré son premier comprimé, il vomit du sang, ressent une sensation d’ivresse et de vertiges. Il est pris d’une douleur au niveau de son tendon d’Achille, qui remonte progressivement jusqu’à son mollet et provoque des fasciculations : son muscle tremble, saute.

La sensation se généralise finalement à tout son corps et perdure pendant plus d’un an. Ses mains et ses pieds le brûlent, il vomit tous les matins, tombe en dépression. « Ce sont des douleurs horribles, invivables, que je ne souhaite à personne, décrit cet ancien grand sportif, adepte de musculation. J’ai pensé à me foutre en l’air, je n’avais plus la sensation de vivre. Aujourd’hui, je n’ai plus de pensées suicidaires, mais les souffrances physiques restent. J’ai tiré un trait sur ma vie d’avant. » Ses analyses d’urine montreront finalement qu’il n’avait aucune bactérie et que l’antibiotique n’était donc pas adapté à sa pathologie.

Les fluoroquinolones restent prescrits n’importe comment, par des médecins en lesquels nous mettons notre confiance, tous les jours.P. Coville

« Les fluoroquinolones restent prescrits n’importe comment, par des médecins en lesquels nous mettons notre confiance, tous les jours, s’indigne Philippe Coville, président de l’Association d’information et d’aide sur les effets délétères des fluoroquinolones, qui regroupe plus de 1 000 victimes. Malgré les alertes, par profonde incompétence, arrogance, manque de formation, corporatisme… Pour chaque prescription, ils devraient faire une analyse bénéfice-risque, vérifier les contre-indications du patient, lui expliquer quels sont les effets secondaires auxquels il s’expose… Ça prend du temps. Mais c’est essentiel si l’on veut une médecine de qualité. »

La présidente de la section santé publique du conseil de l’Ordre des médecins considère quant à elle que la situation s’améliore, grâce aux courriers et messages d’alerte que l’Agence nationale de sécurité du médicament et des ­produits de santé (ANSM) envoie régulièrement aux professionnels de santé. « Il y a une évolution favorable de l’usage des fluoroquinolones, avec une réduction du nombre de prescriptions, fait valoir le Dr Harmand-Icher. C’est un vrai sujet de santé publique, sur lequel nous allons continuer à travailler, pour avoir une prescription adaptée, un éclairage auprès des patients sur les effets indésirables et la conduite à tenir si l’un d’eux apparaît. »

Parmi les pistes d’amélioration, une attestation d’information cosignée par le médecin et le patient, qui pourrait être exigée pour chaque prescription de fluoroquinolones. C’est ce que réclame l’Association d’aide et d’information sur les effets délétères des fluoroquinolones depuis… trois ans. Sans succès : le Conseil national de l’Ordre des médecins, le Collège de la médecine générale et la Société de pathologie infectieuse de langue française (SPILF) s’y sont opposés, estimant que cela pouvait représenter une « perte de chance pour les patients ».

Aujourd’hui, on doit se battre pour ne pas être pris pour des fous.Luc

Plus encore, les victimes demandent à être reconnues et prises en charge. Les examens cliniques ne montrent généralement aucune anomalie, et bon nombre de médecins en concluent que les problèmes sont d’ordre psychologique. « Je sais très bien qu’aujourd’hui il n’y a pas de remède miracle, expose Luc, 34 ans, victime des fluoroquinolones depuis juillet 2024. Mais on pourrait au moins nous proposer un accompagnement et de l’écoute. Aujourd’hui, on doit se battre pour ne pas être pris pour des fous. Et c’est dur, surtout lorsqu’on doit gérer ses propres douleurs. »

Il s’est finalement tourné vers un médecin allemand, qui a noté que son corps avait du mal à synthétiser le collagène, protéine que l’on retrouve partout, en particulier dans les tissus des tendons, de la peau et des ligaments.

Parcours du combattant

Pour les victimes, l’errance n’est pas uniquement médicale : elle est aussi judiciaire. Au printemps dernier, le pôle santé publique du parquet de Paris a rejeté les plaintes d’une soixantaine de victimes qui voulaient faire reconnaître la responsabilité de l’ANSM face à l’ampleur des prescriptions non justifiées. Le parquet a considéré que l’autorité avait pris des mesures suffisantes pour lutter contre les effets secondaires, avec « des modifications régulières des notices du médicament », des « décisions de restriction des indications thérapeutiques » et « une communication auprès des professionnels de santé concernés ainsi qu’auprès du public ».

« Au bout d’un an et demi d’enquête, et alors que le parquet a toujours refusé de nous recevoir, on envoie paître des personnes en souffrance, qui se sont vu prescrire un antibiotique qui n’aurait jamais dû leur être prescrit, dénonce Me Martin Vettes, qui portait ce dossier avec Me Maxime Bailly. C’est une décision lourde de conséquences, qui risque de dissuader des victimes qui hésitaient à saisir la justice. » Les plaintes sont renvoyées aux parquets de résidence des plaignants, qui statueront au cas par cas sur les éventuelles fautes commises par leurs médecins.

D’autres ont saisi une commission de conciliation et d’indemnisation, une autorité ­administrative initialement conçue pour permettre à des victimes de préjudices lourds d’être indemnisées rapidement et gratuitement. C’est l’option qu’avait choisie Léane, 18 ans, en fauteuil roulant depuis son intoxication à la lévofloxacine en décembre 2023. Dans le cadre de cette procédure, elle a été examinée par des expertes – une pharmacologue et une médecin interniste – en avril 2025.

Je ne sais pas si on s’en sortira un jour et si on arrivera à être reconnus.Léane

Elles étaient accompagnées de huit personnes représentant les intérêts du médecin généraliste de Léane, de la pharmacie qui lui a délivré l’antibiotique et du laboratoire qui le commercialise. La médecin l’a fait marcher, faire demi-tour, se mettre sur la pointe des pieds. « Je pleurais de douleur, j’avais mal partout, je n’arrivais plus à respirer. Elle m’a demandé pourquoi je pleurais, je lui ai dit que je souffrais énormément. Elle m’a dit qu’il allait falloir que j’aille voir un psychiatre parce que ça devenait grave. »

La docteure la questionne sur sa famille, sur l’association de victimes. Dans son rapport, que Politis a consulté, elle conclura finalement que le handicap de Léane n’a rien à voir avec les fluoroquinolones et que ce sont « les traitements prolongés pour la douleur » qui entretiennent la souffrance de la jeune femme. Elle ajoute que « l’inscription dans un groupe Facebook de personnes se plaignant de symptômes semblables participe à la chronicisation des troubles ».

« On est traités comme des fous, regrette Léane. À croire qu’on est heureux de voir notre vie éclatée en mille morceaux parce qu’un médecin n’a pas été capable de faire une bonne prescription ! » Elle a finalement saisi la justice, en référé, pour tenter d’obtenir gain de cause. « Je ne sais pas si on s’en sortira un jour et si on arrivera à être reconnus et à avoir une cellule pour nous soigner. Mais on n’a pas d’autre choix que de lever la tête et d’avancer. Si on ne le fait pas, personne ne le fera pour nous. » Politis

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