France: Plus de morts que de naissances pour la première fois depuis 1945

L’année 2025 aura été un tournant pour la démographie française : pour la première fois depuis 1945, le pays a enregistré plus de décès (651 000) que de naissances (645 000). Le solde naturel – différence entre naissances et décès – est ainsi négatif de 6 000 personnes, un fait inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Zoom sur cette tendance.
Cette bascule historique était anticipée, mais elle n’en marque pas moins une étape symbolique qui interpelle démographes et décideurs : la France, longtemps championne de la fécondité en Europe, rejoint désormais le club des nations au déclin naturel de population.

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Chute des naissances et vieillissement : les causes d’un déclin annoncé
Le mécanisme de ce renversement démographique est simple mais implacable. D’une part, les naissances diminuent progressivement depuis plus d’une décennie. En 2025, il n’est né que 645 000 bébés en France, soit 2,1% de moins qu’en 2024 et 24% de moins qu’en 2010. Le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) a chuté à 1,56 – un niveau historiquement bas, inédit depuis la fin de la Première Guerre mondiale.
Pour référence, ce taux était encore de 2,01 enfants par femme en 2010. La baisse s’explique par plusieurs facteurs structurels : les femmes ont leur premier enfant de plus en plus tard (31,2 ans en moyenne en 2025, contre 29 ans au début des années 2000), ce report de maternité réduit mécaniquement le nombre total d’enfants par famille. De plus, de profonds changements socio-économiques dissuadent nombre de couples de faire des enfants : le coût financier de l’éducation des enfants, la difficulté à concilier vie professionnelle et familiale, le manque de logements abordables ou encore l’inquiétude face à l’avenir (climat, emploi, stabilité sociale) sont souvent cités comme freins majeurs.

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Une consultation publique menée fin 2025 par l’Assemblée nationale a révélé que 28% des Français considèrent le coût de l’éducation comme le principal obstacle pour avoir des enfants, 18% expriment des craintes sur l’avenir de la société et 15% les difficultés de conciliation travail-famille.
Enfin, malgré quelques incitations politiques récentes (discours d’ »urgence démographique » d’Emmanuel Macron en 2024, nouveau congé parental de deux mois instauré en 2026, initiatives locales de soutien à la petite enfance), le recul des naissances semble pour l’heure s’inscrire dans une tendance lourde sur tout le territoire.
D’autre part, les décès augmentent sous l’effet du vieillissement de la population. En 2025, 651 000 personnes sont décédées en France, en hausse de +1,5% par rapport à l’année précédente. Certes, une épidémie de grippe particulièrement meurtrière en début d’année a contribué à ce bilan élevé. Mais la cause principale est structurelle : les générations nombreuses du baby-boom (nées dans les années 1945-1965) atteignent désormais des âges avancés où la mortalité s’accélère. Ce phénomène va s’amplifier dans les prochaines années : l’Insee projette jusqu’à 800 000 décès annuels d’ici 2040 lorsque les vagues du baby-boom arriveront en fin de vie. En parallèle, l’espérance de vie continue d’augmenter (85,9 ans pour les femmes et 80,3 ans pour les hommes en 2025, record historique), ce qui gonfle mécaniquement le nombre de seniors dans la population. Désormais, 22% des Français ont 65 ans ou plus, soit pratiquement autant que les moins de 20 ans (environ 22,5%). Cette pyramide des âges inversée – beaucoup de personnes âgées, moins de jeunes – est le cœur du basculement actuel.

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Un choc aux conséquences multiples sur l’économie et la société
Si ce renversement démographique est avant tout statistique, ses effets se font déjà sentir dans le quotidien des Français et dans les perspectives économiques. Le premier impact, très concret, concerne la main-d’œuvre et le système de retraites. Moins de naissances aujourd’hui, cela signifie moins de jeunes actifs demain : le nombre de Français en âge de travailler (15-64 ans) a déjà entamé son déclin depuis son pic de 2011.
Même en maintenant un solde migratoire modérément positif, la population des 15-64 ans pourrait diminuer de 7% d’ici 2050. Chaque année, environ 670 000 actifs partent déjà à la retraite, contre seulement 640 000 jeunes entrant sur le marché du travail – un déficit qui va perdurer jusqu’au début des années 2030 tant que la génération du baby-boom n’aura pas fini sa vie active. Conséquence : de nombreux secteurs ressentent des tensions de recrutement.
Des métiers comme les soins aux personnes âgées, l’éducation, ou certains métiers industriels peinent déjà à trouver des remplaçants pour la génération partante. À terme, une pénurie de main-d’œuvre pourrait freiner la croissance économique du pays.
Parallèlement, le vieillissement de la population exerce une pression financière considérable sur l’État providence. Davantage de seniors implique plus de pensions de retraite à verser et des dépenses de santé en hausse, tandis que la base de cotisants s’érode. Le déficit des caisses de retraite – déjà problématique – risque de se creuser si rien ne change. Le rapport annuel de la Cour des comptes a tiré la sonnette d’alarme fin 2025 : selon elle, le basculement démographique va faire remonter les dépenses publiques à des niveaux comparables à ceux de la pandémie (quand l’État avait dû massivement soutenir l’économie), tout en réduisant les recettes fiscales disponibles.
En clair, financer les retraites, la santé et la dépendance des aînés pourrait redevenir aussi coûteux que la gestion de la crise du Covid, mais cette fois de façon pérenne. De fait, la part des dépenses de retraites dans le PIB est appelée à augmenter dans les prochaines décennies. Les pouvoirs publics ont déjà allongé l’âge de départ à la retraite et encouragé l’emploi des seniors pour atténuer le choc, mais ces mesures n’offrent qu’un répit temporaire. Sans redressement de la natalité ou apport suffisant de nouveaux travailleurs, la charge pesant sur la population active va s’alourdir, avec le risque d’une croissance économique atone et d’un alourdissement du fardeau fiscal.
Comparaisons internationales : un phénomène largement répandu
La situation française s’inscrit dans une tendance plus large qui touche la plupart des pays développés. Ce basculement démographique n’est pas un cas isolé, mais le rattrapage d’une évolution déjà à l’œuvre ailleurs en Europe et en Asie de l’Est. Dès 2024, 20 des 27 pays de l’Union européenne enregistraient déjà plus de décès que de naissances. La France faisait figure d’exception avec son solde naturel encore légèrement positif jusqu’en 2024, mais elle a désormais rejoint la majorité.
En 2014, 16 pays de l’UE avaient un solde naturel excédentaire ; dix ans plus tard ils ne sont plus que 7. Des pays comme l’Italie ou l’Espagne connaissent un hiver démographique prononcé depuis plusieurs années : en Italie, le nombre de naissances annuelles a chuté de façon vertigineuse et la population totale diminue chaque année (-179 000 habitants en 2022) malgré l’immigration.
L’Allemagne, après des années de solde naturel négatif, ne maintient sa population que grâce à un apport migratoire soutenu. Même les pays scandinaves, longtemps cités en exemple pour leur natalité robuste, connaissent un fléchissement de la fécondité.
En 2023, la France restait certes championne de la natalité en Europe avec 1,65 enfant par femme, mais cette avance relative ne doit pas masquer que toute l’Europe vieillit.
La proportion de personnes de 65 ans et plus atteint 21,6% dans l’UE (au 1ᵉʳ janvier 2024), avec un record de 24,3 % en Italie. La France, avec 22% de seniors, est dans la moyenne européenne, et se distingue encore par une part un peu plus élevée de jeunes que ses voisins. Cependant, le “papy-boom” est bel et bien un phénomène continental : quasi tous les pays européens devront affronter la même équation d’une base de jeunes rétrécie et d’un sommet de seniors élargi.
Au-delà de l’Europe, c’est l’ensemble des pays industrialisés qui vivent cette transition démographique. Le Japon est souvent cité comme précurseur : sa population a commencé à décroître dès le tournant des années 2000, et près de 29% de ses habitants ont aujourd’hui plus de 65 ans. Chaque année, le Japon perd des centaines de milliers d’habitants (–800 000 en 2022, un record) du fait d’une fécondité très basse (environ 1,3) et d’une immigration quasi nulle.
La Corée du Sud affiche même le taux de natalité le plus faible au monde (environ 0,8 enfant par femme ces dernières années), entraînant un déclin dramatique de sa population jeune.
La Chine, longtemps forte d’une croissance démographique énorme, a connu pour la première fois depuis 60 ans une baisse de sa population en 2022. Son taux de natalité est tombé à 6,4 pour 1 000 habitants, tandis que les décès, notamment liés au vieillissement et à la pandémie, ont atteint un record depuis les années 1970. En 2023, la Chine a encore perdu 2 millions d’habitants, accentuant un tournant historique pour la nation la plus peuplée du monde.
Ces exemples montrent que la transition démographique (passage d’un régime de forte natalité/mortalité à un régime de faible natalité/mortalité) est un phénomène mondial, bien qu’à des degrés divers selon les régions. Seule l’Afrique subsaharienne conserve encore une croissance vigoureuse de population, avec des taux de fécondité souvent supérieurs à 4 enfants par femme – mais là aussi, la tendance est à la baisse progressive.
À l’échelle planétaire, la croissance démographique ralentit : d’environ 2 % par an dans les années 1970, elle est tombée à environ 1 % aujourd’hui, et l’ONU projette un pic de population mondiale autour de 10 milliards d’habitants vers les années 2080 avant une stabilisation voire un déclin léger d’ici 2100. Autrement dit, la situation que vit la France en 2025 – une population qui stagne et commence à décliner naturellement – préfigure le destin démographique de nombreux pays dans la seconde moitié du XXIᵉ siècle.

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Quelles réponses face à la dénatalité ? Entre politiques familiales et appel à l’immigration
Ce choc démographique impose de nouvelles réflexions en matière de politiques publiques. Deux grandes options s’offrent, souvent combinées : tenter de relancer la natalité, et/ou s’appuyer sur l’immigration pour compenser le déficit de naissances.
Sur le premier volet, la France bénéficie déjà d’un ensemble d’aides aux familles parmi les plus généreux (allocations familiales, congés parentaux, crèches subventionnées, scolarité gratuite, etc.), ce qui lui a permis de maintenir une fécondité plus élevée que ses voisins pendant des décennies.
Mais ces politiques semblent aujourd’hui insuffisantes pour contrebalancer les changements sociétaux profonds. Le gouvernement a annoncé quelques mesures récentes, comme la création d’un congé parental mieux rémunéré et rallongé (2 mois par parent depuis 2026), ou un plan national pour lutter contre l’infertilité.
Toutefois, les experts restent prudents sur leur impact réel. En effet, la décision d’avoir un enfant dépend de facteurs multiples qui dépassent le seul cadre des aides financières : stabilité de l’emploi, horaires compatibles avec la vie de famille, égalité dans le partage des tâches domestiques, disponibilité de logements adaptés, etc.. Des pays comme la Suède ou le Danemark, souvent cités pour leurs politiques familiales généreuses, voient malgré tout leur natalité décliner récemment, preuve qu’aucune mesure magique n’enraye facilement la dénatalité lorsqu’elle repose sur des causes profondes (urbanisation, individualisme, aspirations des femmes, etc.).
L’autre levier pour atténuer le déclin démographique est l’immigration, un sujet sensible mais incontournable dans le débat. En 2025, bien que le solde naturel ait été négatif, la population française a tout de même légèrement augmenté (+0,25 %) pour atteindre 69,1 millions d’habitants, essentiellement grâce au solde migratoire positif estimé à +176 000 personnes. Autrement dit, sans l’apport de l’immigration, la France aurait déjà commencé à perdre des habitants dès 2025.
Cette réalité pose la question d’assumer plus clairement le rôle de l’immigration dans la démographie nationale. En effet, la compétition pour attirer de jeunes travailleurs étrangers s’intensifie entre pays vieillissants. Or, en France, le climat politique est plutôt à la méfiance envers l’immigration, sous l’influence d’un débat public polarisé. L’extrême-droite notamment martèle un discours anti-immigrés, alors même que ces derniers contribuent à renouveler les générations et à pourvoir des emplois clés. Des projections européennes donnent à réfléchir : si la France fermait totalement ses frontières aux migrants, sa population chuterait d’ici 2100 aux alentours de 59 millions d’habitants, contre environ 69 millions aujourd’hui. Autrement dit, un scénario de repli strict accélérerait fortement le déclin (-15 % d’habitants en moins), avec des conséquences économiques lourdes (marché intérieur réduit, pression accrue sur les actifs). À l’inverse, en maintenant un flux migratoire raisonnable, la France pourrait stabiliser sa population autour de 70 millions et atténuer le vieillissement. Le défi politique consiste donc à trouver un équilibre assumé entre soutien à la natalité locale (pour des effets à long terme) et ouverture à l’immigration choisie (pour des effets plus immédiats), afin d’éviter une spirale de décroissance subie.
Au bout du compte, le constat de 2025 – plus de décès que de naissances en France – est le résultat d’une transition démographique inéluctable qui combine la baisse durable de la fécondité et l’arrivée du papy-boom à un âge de forte mortalité. Ce tournant historique ne se résorbera pas en un coup de baguette magique : même si la natalité remontait légèrement ou si l’on accueillait davantage de jeunes migrants, l’inertie démographique fait que la population française continuera de vieillir pendant plusieurs décennies. Les effets se feront sentir sur l’économie (rareté de la main-d’œuvre, pression budgétaire), sur l’aménagement du territoire (fermetures d’écoles, transformations urbaines) et sur le lien social (rapport entre les générations, place accordée aux aînés) – autant de défis pour la cohésion du pays. La France, longtemps fière de sa vitalité démographique, doit repenser son modèle : comment “vieillir sans s’effondrer”.
Ce débat, autrefois réservé aux démographes, devient un sujet grand public, car il touche à notre vie quotidienne et à l’avenir de notre protection sociale. Il oblige à se projeter au-delà du court terme et à imaginer la société de 2050, où près d’un habitant sur trois pourrait avoir plus de 65 ans. Faut-il s’en alarmer ou s’y adapter sereinement ? Sans tomber dans le déclinisme, il est clair que ce choc démographique sera l’un des grands enjeux du XXIᵉ siècle, pour la France comme pour de nombreux pays dans le monde. Les années à venir diront si ce constat historique de 2025 aura servi d’électrochoc pour engager les réformes nécessaires, ou si la France continuera d’avancer à petits pas face à la lente érosion de sa vitalité démographique.Zonebourse



