
À première vue, les chiffres pourraient donner l’impression d’un Maroc en pleine transformation sociale, même dans des sphères longtemps fermées aux femmes.
Elles représentent environ un tiers des membres dans les conseils des Oulémas, et 47 % des candidats à la Chambre des conseillers en 2021.
La part des femmes parmi les cadres supérieurs et les professions libérales est passée de 35 % en 2014 à 45 % en 2024. Dans la fonction publique, les nouvelles générations sont même majoritairement féminines : 59,3 % des fonctionnaires de moins de 30 ans sont des femmes, selon le HCP.
Les femmes dominent désormais largement l’enseignement supérieur : 64 % des inscrits dans les instituts et écoles supérieures en 2024 sont des femmes. Dans certaines filières, leur présence est encore plus marquée : 69,3 % des diplômés en Sciences et techniques et 68,4 % en Commerce et gestion en 2023 sont des femmes.
Ces statistiques devraient logiquement annoncer une révolution silencieuse. Pourtant, la réalité est bien plus paradoxale : le Maroc forme des femmes hautement qualifiées… pour finalement les maintenir hors de l’économie.
Dans le monde de l’entreprise, les femmes demeurent largement sous-représentées. Seules 16,1 % des sociétés anonymes sont dirigées par des femmes, et à peine 12,3 % des entreprises sont détenues par des femmes, un niveau inférieur à celui observé en Tunisie, où cette part atteint 18,6 %.
Les contradictions apparaissent également dans le domaine de l’éducation. Alors que les jeunes femmes dominent les universités, 54 % des femmes âgées de 15 ans et plus n’ont toujours aucun niveau d’études.
En 2024, seulement 15 % des femmes âgées de 15 ans et plus occupent un emploi. Autrement dit, plus de huit femmes sur dix sont absentes du marché du travail. Ce chiffre, alarmant, montre que l’investissement massif dans l’éducation féminine ne se traduit pas par une intégration économique réelle.
Plus inquiétant encore : 52 % des femmes salariées gagnent moins que le SMIG. Le travail féminin reste donc plus souvent précaire, moins valorisé et plus faiblement rémunéré.
Un autre indicateur souvent ignoré illustre les tensions sociales : le nombre de femmes détenues est passé de 1 776 en 2002 à 2 534 en 2023, soit une hausse de plus de 40 % en deux décennies.
Selon les données officielles du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, 147 895 ruptures familiales ont été enregistrées en 2024, toutes catégories confondues : divorces (ṭalāq) et dissolutions judiciaires (taṭlīq). Cela représente environ 57 % du nombre de mariages de l’année.
Ces chiffres racontent finalement l’histoire d’un pays pris entre deux dynamiques contradictoires : une féminisation rapide de l’éducation et une inertie persistante des structures économiques et sociales.
Les chiffres ont déjà répondu. La question est désormais beaucoup plus politique : le système économique et social marocain est-il prêt à leur faire une place ? MM



