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Pourquoi tout le monde se montre-t-il si moralisateur ?

La pensée conséquentialiste exige de l’humilité, pas de l’indignation. Le moralisme découle du fait de juger le monde à l’aune de la justesse supposée des actions plutôt que de la qualité de leurs résultats.

Il devient de plus en plus difficile aujourd’hui d’échapper au moralisme — ou pire, à l’autosatisfaction morale. On nous dit constamment quoi faire par ceux qui prétendent avoir « vu la lumière ». Récemment, un collègue m’a ainsi reproché d’avoir suggéré que mon employeur devrait recruter les meilleurs candidats, indépendamment de leur sexe ou de leur race. J’ai été frappé par la certitude avec laquelle cette personne me disait ce que je devais valoriser ; cela m’a semblé autoritaire et peu informé.

Il existe bien sûr une différence entre la droiture morale et l’autosatisfaction morale (même si la pente entre les deux est courte et glissante). La droiture morale peut être justifiée — comme lorsqu’un militant ouvre les yeux d’autrui sur ses propres préjugés. En revanche, faire la leçon à un inconnu sur la manière d’arbitrer entre mérite et équité relève davantage, à mes yeux, de l’autosatisfaction morale.

Pourquoi ce comportement est-il si répandu aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre ce qui rend les gens si sûrs d’eux. La réponse est peut-être surprenante : l’autosatisfaction morale vient du fait de juger le monde selon la justesse perçue des actions plutôt que selon la qualité de leurs conséquences.

Prenons l’exemple des droits de douane. Pour évaluer objectivement cette question, il faut comprendre les causes des échanges commerciaux, des déséquilibres commerciaux et leurs effets. Autrement dit, il faut adopter un cadre « conséquentialiste ». L’objectif d’une politique tarifaire est, en principe, de produire des résultats bénéfiques. Mais cela n’est possible qu’en comprenant pourquoi les gens commercent et comment créer les conditions du type d’échanges souhaité. Il faut réfléchir à la manière dont le monde fonctionne et à la façon de l’ajuster pour obtenir les résultats recherchés.

Cela peut sembler évident, mais une mise en œuvre réussie exige une compréhension approfondie de questions économiques complexes. Dès que l’on cherche à comprendre le fonctionnement du commerce international, on découvre sa grande complexité. Chacun cherche la meilleure affaire en anticipant ce que les autres sont prêts à acheter ou vendre. L’imposition d’un tarif de 25 % au Canada incitera-t-elle les Canadiens à céder à vos exigences, ou les poussera-t-elle dans une impasse ? Ce n’est pas une question de valeurs personnelles, mais de compréhension du fonctionnement du monde. Une analyse conséquentialiste rigoureuse cherche à fournir une réponse objective.

En raison de cette complexité, les approches conséquentialistes sont étonnamment rares chez les responsables politiques et dans l’opinion publique. Les individus adoptent souvent une vision plus simple, considérant les enjeux à travers le prisme de « valeurs sacrées » auxquelles une action correspond — ou non. Ainsi, au lieu d’examiner les causes et les conséquences du commerce, l’administration de Donald Trump se focalise sur l’acte lui-même, comme si les droits de douane constituaient, par leur prétendue rectitude morale, une solution universelle. Le cadrage du débat joue alors le rôle d’un dogme religieux : une croyance centrale, fondée en l’occurrence davantage sur la foi d’un homme que sur une analyse empirique.

Si les positions sur le commerce peuvent être dictées par des valeurs sacrées, imaginez leur poids sur des sujets tels que le port d’armes dissimulé, l’avortement, le suicide assisté ou la religion à l’école. Présenter ces questions sous l’angle de valeurs sacrées les rend apparemment simples, mais uniquement parce que cela évite le travail analytique difficile consistant à relier causes et conséquences.

Les psychologues ont montré qu’une telle perspective rend les individus plus intransigeants et moins enclins au compromis. La violation de valeurs sacrées suscite l’indignation, au point que certains cherchent à « se purifier » ou à réparer le tort perçu. Ces cadres favorisent l’hostilité, la polarisation et le conflit. Parce que les valeurs sacrées sont profondément personnelles, elles transforment le débat en confrontation entre engagements identitaires non négociables, renforçant les clivages.

À l’inverse, il est difficile d’être autosatisfait moralement lorsqu’on adopte un cadre conséquentialiste. Les discussions portant sur les causes et les conséquences sont exigeantes : elles requièrent attention aux détails, reconnaissance de la complexité du réel et humilité face à ce que l’on ignore. Elles déplacent le débat de l’ego vers l’analyse. Les supporters des Yankees et des Red Sox peuvent débattre de stratégie et de statistiques. Mais dès qu’il s’agit simplement d’encourager son camp, le dialogue devient impossible.

Le problème de la certitude, c’est qu’elle est rarement justifiée. Les sujets qui suscitent de forts désaccords sont généralement complexes. Défendre de manière informée une politique commerciale exige une expertise considérable — et même les experts divergent (au moins sur les modalités ; y compris parmi les partisans des droits de douane, beaucoup estiment que leur mise en œuvre par Trump a été sous-optimale).

Les individus ignorent souvent l’étendue de leur propre ignorance. Nous vivons sous l’illusion de comprendre mieux le monde qu’en réalité. Les opinions tranchées exigent une justification solide. Soutenir que les États-Unis devraient imposer des droits de douane simplement parce qu’on les apprécie ou parce qu’ils servent ses intérêts personnels ne suffit pas. Les préférences fortes engendrent des convictions fortes, mais elles ne persuadent pas ceux qui ne les partagent pas — et ne le devraient pas.

Ainsi, avant d’affirmer avec autosatisfaction morale que l’opinion ou l’action d’autrui est erronée, interrogez-vous sur son objectif final. Quelles conséquences cherche-t-il à produire ? Qu’il s’agisse de questions quotidiennes — comme la manière d’interagir avec les autres — ou d’enjeux majeurs — comme le renforcement de l’économie — cette approche peut ouvrir des voies de dialogue plus constructives. Plus important encore, elle pourrait nous éviter de parler les uns à côté des autres.

Par Steven Sloman, professeur de sciences cognitives et psychologiques à l’université Brown, est l’auteur de The Cost of Conviction: How Our Deepest Values Lead Us Astray (MIT Press, 2025).
Project Syndicate, 2026

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