Hydrogène: Une «première mondiale» tout près du Luxembourg

«C’est énorme ce qui se passe ici, c’est même historique.» Antoine Forcinal, le CEO de Française de l’Énergie (FDE), ne boude pas son plaisir au moment de présenter à la presse invitée le site expérimental de Pontpierre, en Moselle-Est.
Il y a comme un parfum d’or noir ici… ou plutôt d’or blanc. Près de Saint-Avold, une plateforme de forage de 41 mètres venue d’Autriche a été érigée. Une trentaine d’ouvriers et d’ingénieurs veillent sur la machinerie et la mécanique qui émet un bruit de fond continu. Sept jours sur sept, 24 heures sur 24, l’engin gratte et les trains de tiges s’enfoncent dans le sol. Les derniers relevés signalent que les têtes de forage ornées de diamants synthétiques ont atteint 2.234 mètres de profondeur.
Les opérations ont commencé mi-décembre et doivent se poursuivre d’ici à mi-février pour explorer des couches situées 4.000 mètres et au-delà sous la surface. «C’est quelque chose d’unique au monde, probablement: on fore pour trouver l’hydrogène dissous. C’est la première fois que ce type d’ouvrage et ce type de projet se réalisent concrètement», explique le dirigeant franco-canadien.
À la recherche de l’or blanc à même de «sauver le monde»
L’énergéticien FDE réalise ici son tout premier forage pour de l’hydrogène. «On est à l’origine de cette découverte, rappelle Fady Nassif, ingénieur et chef de projet chez FDE. Dans le cadre du projet “Regalor I” (mené par l’Université de Lorraine et le CNRS, et financé par la région Grand Est et l’UE, NDLR), les chercheurs se sont intéressés à la thématique des gaz de couche. On était leur seul partenaire industriel et nous avons mis à disposition notre puits déjà foré sur le site de Folschviller pour qu’ils puissent y faire leurs mesures. Totalement par hasard, on a pu y trouver de l’hydrogène.»
L’annonce de la découverte de ce gisement d’hydrogène naturel fut communiquée avec enthousiasme en 2023. «Les travaux ont permis de mettre en évidence que les fluides des formations carbonifères du bassin minier lorrain sont très significativement enrichis en hydrogène, avec une concentration mesurée de 15% à 1.093 mètres de profondeur et estimée à 98% à 3.000 mètres de profondeur», disaient alors de concert Philippe de Donato et Jacques Pironon, les directeurs de recherche au laboratoire GeoRessources de l’Université de Lorraine et du CNRS.
L’information selon laquelle la Lorraine pourrait vivre au-dessus d’un nouvel «Eldorado» a alors fait le tour du monde. Le New York Times, la BBC, mais également des médias japonais, chinois ou colombiens se sont déplacés en Moselle-Est pour rendre compte de cette découverte au potentiel considérable. «Ils cherchaient des combustibles fossiles, mais ce qu’ils ont trouvé pourrait contribuer à sauver le monde», titrait même le reportage de CNN réalisé sur place à l’automne 2023.
«Les chercheurs ont estimé qu’il y a 34 millions de tonnes de quantité d’hydrogène disponible sur le périmètre du bassin lorrain», précise Fady Nassif. Ce dernier œuvre à Pontpierre à «vérifier les hypothèses de travail» des chercheurs. Et c’est pourquoi un puits est foré à Pontpierre. «On veut quantifier l’étendue géographique du volume de cette ressource pour passer du calcul volumétrique à des ressources et des réserves certifiées, de la partie exploration à la partie exploitation.» Le projet «Regalor II», subventionné à hauteur de 8,8 M€ par le Grand Est et l’UE (pour un coût total de 14,4 M€) est ainsi né.
C’est quoi cet hydrogène?
Le CEO de FDE explique ce qui est cherché sous terre et pourquoi il s’agit d’une ressource au potentiel précieux: «Cet hydrogène est dit dissous parce qu’il évolue dans les aquifères (des roches gorgées d’eau, NDLR), elles-mêmes situées dans les formations à partir de 1.200 m jusqu’à très profondément sous terre. Il est généré, pense-t-on, entre 4.000 et 4.500 mètres de profondeur via une réaction d’oxydoréduction. Le gaz est émis par cette réaction chimique et migre vers la surface. Sur le chemin, il rencontre ces zones aquifères et se dissout alors dans l’eau.»
De l’expérience scientifique à l’industrialisation rêvée
L’opération de forage est donc menée jusqu’à mi-février à Pontpierre. Commencera alors une phase plus scientifique. «On va entrer dans une phase de tests où on va venir confirmer plusieurs paramètres: notamment la corrélation entre la profondeur et le pourcentage d’hydrogène dissous dans l’eau, détaille Yann Fouan, responsable des relations publiques et des nouveaux projets chez FDE. Cela va durer entre deux ans et demi et trois ans pour sonder et tester. Cela nous permettra de mieux comprendre la ressource pour mieux aller l’identifier et la chercher plus efficacement ailleurs.»
Pour mener à bien ces tests, FDE va utiliser ces prochains mois une technologie développée et brevetée par son partenaire Solexperts, une sorte de sonde qui opère une séparation entre gaz et eau. «Il faut vous imaginer une bouteille de champagne, simplifie Yann Fouan. On va laisser la bouteille, on va laisser l’eau, et on ne va s’intéresser qu’aux bulles qui sont en l’occurrence l’hydrogène.»
Et la suite? «C’est un puits de recherche qui fait 8 millions d’euros d’investissement, chiffre Antoine Forcinal. Sous réserve d’un cadre réglementaire, on espère pouvoir démarrer une exploitation entre 2028 et 2030, si bien entendu tous les voyants sont au vert.»
Le CEO y voit un changement de paradigme potentiel: «Avec cette énergie complètement décarbonée et à un prix défiant toute concurrence, nous pourrions offrir une énergie propre et compétitive sur le plan économique.» Potentiellement, on évoque, en tout cas, des décennies d’exploitation de cette ressource si l’ampleur du gisement se confirme. L’enjeu, pour l’industriel, est donc considérable.



