Discours de Mark Carney à Davos : jeu avec le feu?

Le discours de Mark Carney à Davos n’est pas passé inaperçu, c’est le moins qu’on puisse dire. En disant qu’on vivait un moment de rupture, et non de transition, et que les puissances moyennes devraient s’unir face à l’hégémonie américaine, le premier ministre du Canada a marqué un changement de ton très clair avec les États-Unis.
Donald Trump l’a d’ailleurs pris un peu personnel, lui qui a retiré, jeudi soir, l’invitation qu’il avait envoyée à Mark Carney pour joindre son Conseil de paix. On peut d’ailleurs se demander si ce discours ne va pas nuire à l’avenir de l’ACEUM.
Cette allocution, très bien rédigée par le premier ministre, aura probablement sa place dans l’histoire. Mais, si on peut comprendre la décision des Européens de se lever d’un bloc face au président Trump en lui disant qu’il ne peut pas acheter un bout de territoire, le Groenland, sur un coup de tête, peut-on penser que le Canada n’est peut-être pas dans la même position?
Non seulement le Canada est-il connecté géographiquement au territoire américain, mais son économie est très largement dépendante des États-Unis. Peut-on se permettre d’exprimer une telle rupture?
Sur le strict plan diplomatique, ce texte sera lu et relu à Washington, par des gens qui vont très bien le comprendre. Mark Carney joue-t-il avec le feu?
C’est la question qu’on se pose dans les milieux d’affaires, chez des entrepreneurs et des employeurs, qui se demandent bien comment le président va réagir, encore une fois. Est-ce bien avisé de provoquer un dirigeant aussi imprévisible?
La PDG de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Véronique Proulx, craint les effets de ces déclarations du premier ministre Carney sur la relation commerciale entre les deux pays. Sur le plan économique
, a-t-elle dit à Zone info mercredi, sachant que nous sommes dans le processus de révision de l’accord de libre-échange avec les États-Unis [l’ACEUM], plusieurs [entrepreneurs et chefs d’entreprises] sont préoccupés de voir ce discours avoir un impact négatif sur les négociations qui sont en cours
.
Elle a ajouté : Si le premier ministre parle ainsi, est-ce que ça va avoir un impact négatif sur les négociations où, dans tous les cas, on ne peut pas prédire ce que le président Trump va faire? Ça vient prolonger l’incertitude.
Un commerce intégré
Compte tenu de notre dépendance au marché américain, et compte tenu des effets très modérés de la politique de Donald Trump sur l’économie canadienne depuis un an, la sortie de Mark Carney était-elle absolument nécessaire? Les États-Unis sont notre partenaire historique, politique et économique.
Le Canada prospère grâce, en bonne partie, à sa relation avec les États-Unis. Notre commerce est intégré au marché américain, nos exportations d’hydrocarbures en sont dépendantes, notre secteur manufacturier est grandement lié aux États-Unis, et je ne vous parle même pas du parapluie sécuritaire que nous procure notre proximité avec ce pays.
Rappelons quelques chiffres. En 2024, les exportations canadiennes aux États-Unis ont totalisé 592 milliards de dollars. C’est 76 % de nos exportations. Et nos importations se sont élevées à 489 milliards.
De tout le pétrole canadien exporté, soit plus de 4 millions de barils par jour, une part de 96 % va vers les États-Unis. La totalité du gaz naturel expédié à l’étranger est exportée aux États-Unis. De plus, environ 85 % des PME exportatrices font des affaires avec les Américains.
Dans les industries du pétrole et du gaz, 73 % des emplois dépendent du commerce avec nos voisins du sud. Dans les secteurs de la fabrication et du matériel de transport, 63 % des emplois sont liés aux échanges transfrontaliers.
Les bénéfices de la diversification et de l’ACEUM
La meilleure stratégie n’est-elle pas de poursuivre la diversification de nos marchés, comme Mark Carney le fait à vive allure depuis le printemps dernier? Déjà, on a vu la part de nos exportations vers les États-Unis tomber à 67 %.
D’octobre 2024 à octobre 2025, selon Statistique Canada, nos exportations vers les États-Unis ont baissé de 6,9 %, alors qu’elles ont augmenté de 7,1 % vers le Mexique, de 18 % vers la Chine et de 91,5 % vers le Royaume-Uni, grâce essentiellement à l’or, dont le prix a explosé au cours de la dernière année.
Le Canada n’est pas entré en récession en 2025, malgré la tempête des tarifs douaniers de Donald Trump. Si le commerce et les investissements des entreprises ont, certes, ralenti, la catastrophe annoncée ne s’est pas produite. Le PIB est en croissance, il se crée de l’emploi, la bourse canadienne est tout feu tout flamme.
L’économie canadienne se porterait probablement mieux s’il n’y avait pas eu les menaces de Donald Trump. Mais, au bout du compte, le Canada s’en tire bien, alors que l’ACEUM protège son économie. C’est 86 % de nos exportations qui ne sont pas touchées par les tarifs douaniers en raison de l’entente conclue entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.
En variation annualisée, le PIB du Canada a grimpé de 2,2 % au premier trimestre de 2025, a baissé de 1,8 % au deuxième trimestre en raison de l’application de la politique de tarifs douaniers par la nouvelle administration américaine, avant de rebondir de 2,6 % au troisième trimestre. C’était une année assez moyenne pour le Canada, et l’année qui s’amorce ne sera probablement pas un grand cru, une fois de plus, selon les économistes.
Il faut ajouter, quand même, que la réduction importante du nombre d’immigrants qui seront accueillis, selon la planification du gouvernement fédéral, participe aussi au ralentissement de l’économie canadienne. Autrement dit, tout n’est pas de la faute du président Trump, qui a le dos large pour expliquer les problèmes qu’on peut connaître. C’est assez pratique pour bon nombre de politiciens.
Par ailleurs, le taux d’inflation au Canada est passé de 1,8 % en décembre 2024 à 2,4 % en décembre 2025. Ce taux serait même plus faible n’eût été la suspension de la TPS sur certains produits qui avait été annoncée fin 2024 par le premier ministre d’alors, Justin Trudeau, et qui est venue artificiellement réduire l’inflation. L’impact tarifaire sur nos prix a été, finalement, très limité.
Le taux de chômage au Canada est pratiquement au même point qu’il y a un an. Il est passé de 6,7 % à 6,8 % de décembre 2024 à décembre 2025. La création d’emplois a été plus faible toutefois : ajout de 226 000 emplois, après 385 000 en 2024 et 534 000 en 2023.
Et puis avec la hausse de 73 % du prix de l’or du 20 janvier 2025, jour du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’indice phare de la Bourse de Toronto, le S&P TSX, a progressé, en date du 20 janvier 2026, de 30 %, une croissance phénoménale.
Une politique tarifaire qui affecte les États-Unis
En fait, l’effet le plus important de la politique tarifaire de Donald Trump est aux États-Unis. Selon une étude menée par le Kiel Institute for the World Economy, les importateurs et les consommateurs américains ont absorbé 96 % du coût des tarifs douaniers imposés par Donald Trump depuis un an. Les revenus douaniers des États-Unis ont atteint 200 milliards de dollars en 2025, une surtaxe payée presque entièrement par les Américains.
C’est peut-être ce qui explique que le taux d’inflation est demeuré autour de 3 % et que la Réserve fédérale américaine n’a pas pu baisser les taux d’intérêt autant que Donald Trump l’aurait espéré. Les Américains, dans les sondages, se disent d’ailleurs insatisfaits de la gestion de l’économie par leur président, alors que les prix des aliments, tout particulièrement, demeurent élevés.
Le taux de chômage aux États-Unis est passé de 4 % à 4,4 % en 2025. C’est une légère détérioration de la situation; le chômage, on s’entend, demeure à un faible niveau en sol américain. Cela dit, après la création de plus de 2 millions d’emplois aux États-Unis en 2023 et en 2024, la hausse a été beaucoup plus faible en 2025 : seulement 584 000 emplois ont été créés.
Alors, oui, le discours de Mark Carney est marquant et important. Qui sait, le premier ministre a peut-être des visées électoralistes en livrant un tel discours, qui a un écho éclatant au Canada. On peut quand même se demander si, sur le plan économique et commercial, il était bien avisé et bien nécessaire dans le contexte de la révision de l’ACEUM. radio-canada



