Crise de la banane en Tunisie : pénuries, spéculation et marchés parallèles

Ces derniers mois, de nombreuses chaînes de supermarchés et de points de vente en Tunisie ont signalé des rayons vides ou des quantités fortement réduites de bananes, un fruit traditionnellement présent dans les foyers tunisiens. Selon des témoignages recueillis par « Agenzia Nova », Le problème ne se limite pas à une baisse des importations, mais est également lié aux réseaux de contrebande entre la Libye et l’Algérie, ainsi qu’aux marchés parallèles qui alimentent une véritable économie souterraine autour des fruits et autres biens essentiels.
À Tunis, les bananes sont introuvables depuis au moins deux mois dans les grandes chaînes de distribution comme Monoprix, Carrefour et Magazin General. On en trouve encore sur les marchés et chez les petits vendeurs ambulants, mais à un prix exorbitant de 20 dinars (environ six euros) le kilo, bien supérieur au prix fixé par le gouvernement : cinq dinars (1,50 euro) le kilo pour les bananes égyptiennes et sept dinars (2,05 euros) le kilo pour les bananes importées. « Une caisse d’environ 10 kilos se vend 250 dinars (environ 75 euros) », explique-t-il. « Nova » Moncef, vendeur sur le marché du 17 décembre dans le quartier de La Goulette, ne propose que des oranges sur son étal. Sur Facebook, des vendeurs non autorisés du quartier de Fouchana à Tunis vendent une barquette à 270 dinars (environ 80 euros). À Sousse, le prix descend à 220 dinars (65 euros).
La Tunisie n’est pas autosuffisante en matière de production de bananes et dépend presque entièrement des importations, notamment en provenance d’Égypte et d’autres pays africains. La fluctuation des prix internationaux, les coûts de transport et les difficultés logistiques aggravent déjà la situation dans la filière traditionnelle, rendant le fruit vulnérable à la spéculation et à la contrebande. Les institutions tunisiennes, comme le ministère du Commerce, documentent depuis longtemps l’existence de circuits parallèles et d’importations irrégulières de bananes, vendues hors des circuits officiels à des prix exorbitants ou dissimulées jusqu’à ce que le marché réglementé soit sous pression. Dans un supermarché de Manouba, au nord-ouest de Tunis, Khadija, une fonctionnaire de 40 ans, qualifie le prix de 20 dinars le kilogramme de « vol ». « Au marché central de Tunis », explique-t-elle, « les vendeurs demandent jusqu’à 25 dinars (7,35 euros) le kilogramme », soit plus du triple du prix fixé par les autorités. Elle déplore également le manque de contrôles de la part des autorités de surveillance, qui n’interviennent que lors de périodes exceptionnelles comme le mois sacré du Ramadan.
Ces réseaux de contrebande, présents notamment sur Facebook ou sur les marchés parallèles, cherchent souvent à contourner les droits de douane, les contrôles sanitaires et les prix plafonds en achetant des bananes à bas prix en dehors du circuit officiel pour les revendre plus cher. Ce faisant, ils alimentent un marché parallèle qui va jusqu’à voler les produits des supermarchés. Les autorités affirment avoir intensifié les contrôles sur les marchés et aux points de vente, saisissant les marchandises sans documentation adéquate ou vendues à des prix inférieurs aux normes. Les bananes confisquées sont souvent réintroduites dans le circuit de distribution officiel à des prix réglementés, afin d’atténuer les pénuries et de lutter contre le trafic illicite. Selon les experts, la disparition des bananes des supermarchés n’est pas due à une seule cause, mais à une combinaison de facteurs économiques structurels et de pressions exercées par les marchés illégaux. Parmi ces facteurs, on peut citer les difficultés d’approvisionnement international liées aux coûts, aux taux de change et à la logistique, ainsi que le manque de documents appropriés. La spéculation et la contrebande exploitent les écarts de prix et la faiblesse des contrôles aux frontières tunisiennes et aux points d’entrée. Le marché noir et les ventes hors circuit détournent également les approvisionnements des circuits de distribution traditionnels.
Tout cela engendre un cercle vicieux : moins de bananes dans les supermarchés, une incitation accrue pour les commerçants « illégaux » à soustraire leurs stocks au marché officiel, et donc un sentiment croissant de pénurie. Les consommateurs tunisiens, déjà confrontés à la hausse du coût de la vie et à l’inflation des produits de première nécessité, perçoivent cette pénurie comme une nouvelle atteinte à leur sécurité alimentaire quotidienne. Selon les données de l’Institut national de la statistique (INS), bien que l’inflation ait chuté à 4,9 % fin décembre 2025, avec une moyenne annuelle de 5,3 %, contre 7 % en 2024, les prix des produits alimentaires ont augmenté de 6,1 % sur un an, principalement en raison de la forte hausse des prix de certains biens de consommation. On a notamment constaté une augmentation des prix de l’agneau (+17,3 %), des fruits frais (+16 %), des légumes frais (+14 %), du bœuf (+10,6 %) et du poisson frais (+9,9 %).
Les autorités affirment vouloir intensifier davantage les opérations de contrôle et les mécanismes d’importation et de distribution afin de garantir un approvisionnement plus stable. Fin septembre, le président tunisien, Kaïs Saied, Il a exhorté le ministère de l’Intérieur à « œuvrer sans relâche au démantèlement de tous les réseaux de spéculation et de monopole », soulignant qu’il ne s’agit pas d’une « campagne temporaire ni d’une initiative à court terme visant à faire baisser les prix, mais d’une politique durable de l’État tunisien ». Cependant, les économistes insistent sur le fait que, sans une révision plus approfondie de la réglementation des importations, une plus grande transparence des circuits commerciaux et une lutte renforcée contre la corruption, il restera difficile d’éradiquer un phénomène qui dépasse le simple cadre de la spéculation saisonnière. AN



