
Depuis 2020, une série inhabituelle d’interactions entre des orques sauvages et de petits voiliers attire l’attention mondiale. Le long des côtes de l’Espagne, du Portugal et du Maroc, des membres d’une petite sous-population d’orques ibériques se sont approchés à plusieurs reprises de voiliers et ont été en contact avec leurs safrans. Dans certains cas, ces rencontres ont provoqué des dégâts importants, et un petit nombre de navires ont coulé. Pourtant, dans des centaines d’autres cas, les bateaux sont restés en grande partie intacts ou n’ont subi que des contacts mineurs.
À quelle fréquence les orques interagissent-elles avec les bateaux ?
Ces rencontres se produisent depuis plus de cinq ans ; la première rencontre documentée date de mai 2020. Depuis, au moins six voiliers et deux bateaux de pêche marocains ont été coulés.
« Cela commence au printemps, explose en été et disparaît à l’automne. C’est parce que les baleines et les bateaux se trouvent au même endroit en même temps », explique Naomi Rose, scientifique senior à l’Animal Welfare Institute à Washington, D.C.
Pourquoi les scientifiques pensent que les orques interagissent avec les bateaux
Un groupe multinational d’experts sur les orques, parrainé par les gouvernements d’Espagne et du Portugal, s’est réuni en février 2024 et a publié un rapport expliquant pourquoi ces interactions se produisent et ce qui pourrait être fait pour les limiter.
Ce qui semblait à l’origine être des attaques contre plus de 673 bateaux depuis 2020 apparaît désormais comme le comportement de jeunes orques ennuyées cherchant à s’amuser, explique l’expert en cétacés Alexandre Zerbini l’an dernier. En somme, les baleines ont lancé une mode : jouer avec les gouvernails des bateaux.
Le Groupe de Travail Orca Atlantique, connu sous le nom de Grupo de Trabajo Orca Atlántica, a documenté plus de 500 interactions de ce type depuis le début du phénomène. La grande majorité concerne des voiliers plutôt que des bateaux à moteur, et presque aucune n’a entraîné de blessures humaines. Ce schéma a amené les chercheurs à se demander pourquoi les orques ciblent certains bateaux, pourquoi elles s’attaquent spécifiquement aux safrans, et pourquoi la plupart des interactions ne s’aggravent pas.
Ce que les chercheurs ont observé
Une recherche publiée dans Marine Mammal Science en 2022 décrit un schéma comportemental constant au sein du groupe d’orques ibériques, qui compte environ 30 à 40 individus. Observateurs et navigateurs rapportent que les cétacés s’approchent par l’arrière et entrent en contact avec le safran, la partie sous-marine qui contrôle la direction du bateau.
Les orques ont été observées en train de pousser, percuter, frapper ou mordre le safran. Dans de nombreux cas, une fois que le système de direction tombe en panne ou que le bateau s’arrête, les orques perdent tout intérêt et s’éloignent. Cette focalisation répétée sur la même partie du bateau suggère que le comportement n’est pas aléatoire. Elle indique également que les cétacés ne cherchent pas à percer la coque ni à nuire aux personnes à bord, mais interagissent avec une caractéristique structurelle spécifique. Les chercheurs soulignent que ces interactions sont limitées à une population et une zone géographique spécifiques, et que des schémas similaires n’ont pas été observés à l’échelle mondiale.
Apprentissage social et transmission culturelle
Une des principales hypothèses est que ce comportement se propage par apprentissage social. Les orques sont des mammifères très sociaux connus pour la transmission culturelle, ce qui signifie que certains comportements peuvent être transmis d’un individu à l’autre au sein du groupe. Différentes populations d’orques dans le monde présentent des techniques de chasse, des préférences de proie et des dialectes vocaux distincts, appris socialement plutôt qu’héréditairement.
Des études sur la cognition et la structure sociale des orques montrent que les pods partagent leurs innovations, qu’il s’agisse de nouvelles méthodes de recherche de nourriture ou d’interactions inhabituelles avec des objets. Les scientifiques suggèrent que le contact avec le safran pourrait avoir commencé avec un ou quelques individus, puis s’être propagé par imitation. Cette hypothèse est étayée par le fait que les mêmes orques identifiables apparaissent de manière répétée dans les observations, suggérant que le comportement est concentré au sein d’un réseau social défini plutôt que répandu dans toute l’espèce.
Curiosité et jeu
Une autre possibilité largement discutée est que ces interactions représentent un comportement exploratoire ou ludique. De nombreux mammifères marins intelligents manipulent des objets pendant le jeu, ce qui peut aider au développement des compétences motrices et des liens sociaux. Les orques sont connues pour interagir avec des algues, des débris flottants et même d’autres animaux d’une manière qui n’est pas strictement liée à l’alimentation.
Les biologistes marins ont noté que le safran peut ressembler à un appendice de proie en mouvement, en particulier parce qu’il se déplace latéralement dans l’eau. La résistance et les vibrations ressenties lors de l’impact pourraient fournir un retour sensoriel renforçant l’interaction continue. Dans ce cadre, les orques ne « s’attaquent » pas aux bateaux mais les explorent. Il est important de noter que qualifier ce comportement de revanche ou d’agression délibérée contre les humains introduit des suppositions anthropomorphiques non étayées par les preuves.
Traumatisme et modification du comportement
Certains chercheurs ont proposé que ce comportement puisse avoir commencé après une expérience négative impliquant des engins de pêche ou un choc avec un bateau. Selon cette hypothèse, une orque ayant subi un événement stressant pourrait avoir commencé à interagir avec les safrans en réponse, et le comportement se serait ensuite propagé socialement.
Les scientifiques insistent sur le fait que cette idée n’implique ni intention ni planification. Elle reflète simplement la manière dont les animaux peuvent adapter leur comportement après des expériences marquantes, en particulier chez les espèces sociales où l’imitation est fréquente.
Pourquoi certains bateaux sont ignorés
Les données collectées par le Groupe de Travail Orca Atlantique montrent que la plupart des interactions concernent des voiliers lents avec de grands safrans exposés. Les bateaux rapides et les navires sans composants de direction proéminents sont rarement touchés. Cela suggère que le design et les caractéristiques de mouvement du bateau jouent un rôle dans l’attraction.
De plus, seule une faible proportion des rencontres entraîne des dommages structurels graves. Dans la plupart des cas, l’interaction se termine une fois que le safran est endommagé ou que le bateau s’arrête. La faible escalade indique que les orques ne cherchent pas à couler les navires, mais réagissent à un stimulus précis.
Recherche et suivi en cours
Les chercheurs continuent d’analyser les modèles de localisation, la saisonnalité et l’identification individuelle des orques pour mieux comprendre le phénomène. Les autorités des régions concernées ont émis des recommandations aux navigateurs pour réduire la vitesse et éviter des manœuvres brusques lorsque des orques sont à proximité, ce qui pourrait diminuer la stimulation.
Les scientifiques marins soulignent que les orques ne ciblent pas les humains comme proie, et qu’aucune preuve n’indique un préjudice intentionnel. Le schéma observé semble refléter une combinaison d’apprentissage social, de curiosité et de contexte environnemental plutôt qu’une agression coordonnée.
Le cas des orques ibériques est devenu un exemple majeur d’étude sur la cognition animale et le comportement culturel, montrant comment les mammifères marins intelligents peuvent innover et diffuser de nouveaux comportements au sein de leurs communautés. economictimes
À propos des orques ibériques
Les orques, ou baleines tueuses, sont en réalité les plus grands membres de la famille des dauphins. Les dauphins, à leur tour, font partie des cétacés à dents, un groupe qui comprend les marsouins, les cétacés à bec et les cachalots.
Face à des informations erronées sur les motivations de ces interactions, près de 80 biologistes marins ont publié une lettre ouverte en septembre dernier, affirmant qu’ils ne croyaient pas à un comportement agressif.
« La science ne peut pas encore expliquer pourquoi les orques ibériques font cela, bien que nous répétions qu’il s’agit plus probablement de jeu ou de socialisation que d’agression », écrivent-ils. « Il est cependant infondé et potentiellement nuisible aux animaux de prétendre que c’est pour se venger ou pour créer un récit mélodramatique. »
Sources : USA Today




